Une CO-OP coopérative : l’estime de soi au cœur d’un groupe CO-OP pour les enfants présentant un trouble développemental des coordinations

1er prix du Concours d’articles 2021-2022

A cooperative CO-OP: self-esteem at the heart of a CO-OP group for children with developmental coordination disorders

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Summary :

Context. Developmental Coordination Disorder (DCD), or dyspraxia, causes decreased motor performance and emotional and social difficulties in children. These children often have low self-esteem.
Aim. This study aims to understand how self-esteem impacts the child’s occupation and social participation. Moreover, it searches to determine whether a CO-OP approach in a group setting can promote self-esteem and to what extent.
Method. The sample of this research is made up of twenty occupational therapists who practice CO-OP with children with DCD. They answered a thirteen-question-quiz.
Results. This research shows that self-esteem is very often degraded in children with DCD. This leads to avoidance situations, disengagement from occupations and dissatisfaction. Occupational therapists are convinced that the CO-OP method can promote self-esteem, especially because of its principles of client-centredness and its desire to let the child take on the challenges alone (feeling of competence). However, the group is not clearly seen as a setting for improving self-esteem.
Conclusion. The principles of CO-OP help to improve the self-esteem of children with DCD. Finally, it allows an occupational reengagement, an occupational performance improvement and perseverance in effort. The group does not appear in this study as a lever for promoting self-esteem, but other opportunities were noted, such as mutual aid, the play aspect, the sharing of difficulties or the discovery of other children’s strategies.

INTRODUCTION

Le trouble développemental des coordinations (TDC), anciennement connu sous le nom de « dyspraxie », est un enjeu actuel en pédiatrie. Il altère l’autonomie de l’enfant en raison d’une maladresse gestuelle, avec des performances motrices plus lentes et moins précises. Les apprentissages moteurs s’en trouvent affectés. Actuellement, le TDC touche 5 à 6 % des enfants d’âge scolaire, soit un à deux élèves par classe (Magnat et al., 2015). Le TDC est défini selon quatre critères du DSM-V (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders) (Guelfi et al., 2015), donnés en figure 1. Outre les difficultés motrices caractéristiques du TDC, une fragilité de l’estime de soi et un sentiment de compétence dégradé sont fréquemment relevés dans la littérature (Zwicker et al., 2012 ; Skinner & Piek, 2001). Ces fragilités sont notamment induites par des comparaisons avec les pairs lors d’activités impliquant des compétences sportives ou manuelles (Blank et al., 2012). Cela affecte la motivation de l’enfant à s’engager dans une activité et entraîne des situations d’évitement pour contourner l’échec potentiel dans l’activité face aux autres enfants. Des chercheurs rapportent que les comportements d’évitement réduisent la participation sociale de ces enfants qui vont présenter une tendance à l’isolement et au repli sur soi (Zwicker et al., 2013). La participation sociale, définie comme l’engagement dans des situations de vie par le biais d’activités socialement contextualisées (ENOTHE, 2007, cité dans Meyer, 2013, p. 16), est donc altérée. Or, certaines activités sont socialement significatives à l’âge scolaire et permettent la création et le maintien d’amitié de qualité, cette dernière étant volontairement formée par des enfants qui partagent des expériences satisfaisantes ensemble (Lemelin & Provost, 2012).

Figure 1. Critères du TDC selon le DSM-V (Guelfi et al., 2015).

Bien que le concept d’estime de soi soit connu, les prises en charge actuelles ne semblent pas en faire un objectif majeur. Au regard de notre pratique, ce sujet fait écho aux expériences des ergothérapeutes pédiatriques. Colleen Willoughby, chercheuse en ergothérapie, affirme dans ses écrits que nombre de ces ergothérapeutes pensent qu’améliorer le concept d’estime de soi fait partie de notre rôle (Willoughby et al., 1996). Ce concept, traduit de l’anglais, est défini comme une évaluation résumée qui reflète le degré selon lequel la personne pense qu’elle réussit bien dans les domaines où elle aspire à exceller (Famose & Bertsch, 2009). Ainsi, il convient de se demander si une bonne estime de soi est un levier pour améliorer la performance occupationnelle et, à l’inverse, si une estime de soi dégradée freinerait cette amélioration.

Dans notre pratique, l’amélioration de l’estime de soi doit s’articuler autour de l’occupation. Ainsi il est pertinent de s’intéresser à la méthode CO-OP qui est connue en ergothérapie pour améliorer les performances occupationnelles des enfants avec un TDC. Cette approche centrée sur le patient aide l’enfant à trouver des stratégies cognitives pour compenser ses difficultés. Les objectifs sont l’acquisition de compétences, l’utilisation de stratégies cognitives, la généralisation de l’apprentissage au-delà du temps d’accompagnement et le transfert de l’apprentissage vers de nouvelles tâches de la vie quotidienne (Rouault & Caire, 2017). La CO-OP est fondée sur sept principes. L’enfant choisit 3 objectifs à travailler (1er principe). Il effectue des analyses dynamiques de performances (ADP) (2), c’est-à-dire qu’il identifie verbalement la cause des difficultés de performance rencontrées (Hyland & Polatajko, 2012). Il met en place des stratégies cognitives (3) et notamment une stratégie  globale « But-Plan-Fait-Vérifie » où il doit identifier un but, verbaliser son plan pour l’atteindre puis réaliser l’action. Ensuite il vérifie que le but a été atteint. Si ce n’est pas le cas, il doit identifier le point d’échec et modifier le plan pour réessayer à nouveau jusqu’à l’atteinte du but (Martini & Polatajko, 1998). De plus, la méthode de découverte guidée (4) est utilisée pour laisser la chance à l’enfant de résoudre le problème de la manière la plus indépendante possible grâce à des questions ouvertes de l’ergothérapeute (Kraversky, 2020). Enfin, il faut mettre en place des principes facilitateurs (5) (rendre les choses amusantes, favoriser la participation active, motiver l’enfant), impliquer l’entourage (6) (pour favoriser la généralisation des apprentissages à la maison et transférer les compétences acquises après la fin de l’intervention) et respecter la forme de l’intervention du protocole original (7). Notons que les enfants présentant un meilleur processus de généralisation et de transfert seraient ceux qui ont eu davantage d’occasions d’utiliser la stratégie But-Plan-Fait-Vérifie dans un autre contexte qu’en séance d’ergothérapie (Capistran & Martini, 2016). Depuis quelques années, des chercheurs ont commencé à étudier cette méthode dans un format de groupe. Ils dressent tout d’abord le même constat que celui de cette étude : l’altération des performances motrices entraîne des déficiences secondaires, la plus citée étant la diminution de l’estime et de la confiance en soi pour essayer de nouvelles activités. De nombreuses perspectives sont ensuite relevées dans un format collectif : renforcement positif par les pairs, atmosphère de collaboration, aspect ludique (Martini et al., 2014), sentiment de performance accru par l’entraide, meilleure confiance en soi grâce au sentiment d’appartenance au groupe (Anderson et al., 2017), soutien par les pairs, sentiment de bienveillance et d’acceptation authentique (Anderson et al., 2018).

Ainsi, en connaissant les relations réciproques entre performance motrice et facteurs psycho-sociaux, et sachant que les thérapies de groupe sont reconnues pour améliorer l’estime de soi et diminuer l’isolement, il est pertinent et intéressant d’envisager la CO-OP au sein d’un groupe.

La question de recherche est donc la suivante : l’ergothérapeute perçoit-il l’intérêt de mener une CO-OP de groupe pour améliorer l’estime de soi des enfants avec un TDC ?

 

L’objectif de cette étude est de savoir dans quelles mesures les problèmes d’estime de soi altèrent la sphère occupationnelle de l’enfant et si une CO-OP de groupe serait bénéfique.

Les hypothèses sont les suivantes :

  • – les problèmes d’estime de soi, entraînés par un TDC, altèrent l’occupation et la participation sociale de l’enfant ;
  • – les ergothérapeutes pensent que CO-OP peut favoriser l’estime de soi ;
  • – le groupe a des vertus protectrices qui favorisent l’estime de soi.

MÉTHODES

Afin de répondre à la question de recherche, des questionnaires ont été remplis entre mars et avril 2021. Le questionnaire avait préalablement été testé avec un ergothérapeute. Cela a permis de reformuler certaines questions car l’auto-questionnaire nécessite une très grande clarté et une bonne précision pour éviter les incompréhensions et ainsi les biais d’information.

Les critères d’inclusion étaient d’être diplômé d’État, d’exercer auprès d’enfants d’âge scolaire (de 8 à 15 ans) possédant un TDC et d’utiliser la méthode CO-OP en format individuel ou collectif. Ont été exclus les ergothérapeutes connaissant la CO-OP mais ne la pratiquant pas, car les chercheurs recommandent aux thérapeutes de déjà maîtriser la CO-OP en individuel avant de la mener en groupe afin d’assurer le respect du protocole original (Martini et al., 2014).

La première partie du questionnaire, consacrée à l’estime de soi, a été inspiré d’un outil créé par Susan Harter, permettant de mesurer l’estime de soi chez les enfants. Il s’agit du Self Perception Profile for Children (SPPC), qui a été recommandé aux ergothérapeutes du fait que les domaines de compétences mentionnés dans le test ont été sélectionnés en raison de leur caractère significatif pour les jeunes (Mayberry. 1990). En effet, Harter a déterminé les domaines de compétences significatifs à l’école primaire qui sont la performance scolaire, les relations avec les pairs et les compétences physiques. Elle indique que les enfants ne se sentent pas compétents dans tous ces domaines (Harter, 1982). Une traduction française a été validée grâce au travail de Janie Tremblay, qui s’intitule le Questionnaire de la perception de soi pour jeune (QPSJ) (cf. figure 2).

Figure 2. Extrait de la traduction française du SPPC: le Questionnaire de la perception de soi pour jeune (QPSJ) de Janie Tremblay.

Les ergothérapeutes ont été recrutés grâce à deux procédures. La première était de recenser et de contacter les ergothérapeutes exerçant en libéral et précisant avoir été formés à CO-OP ; cela a été permis par les sites internet des cabinets qui mentionnaient les adresses mail des ergothérapeutes. Les ergothérapeutes exerçant dans d’autres structures n’ont généralement pas de site internet : la deuxième procédure de recrutement permettait donc d’atteindre cette cible. Le questionnaire a ainsi été diffusé sur trois groupes Facebook intitulés « Formation CO-OP », « Le coin de l’ergothérapie » et « Mémoire ergothérapie ». Toutes les données recueillies ont été anonymisées.

Les statistiques ont été uniquement descriptives. Des statistiques analytiques et inférentielles n’ont pu être réalisées dans le cadre de cette étude.

RÉSULTATS

Vingt ergothérapeutes ont participé à l’étude. Les données sociodémographiques des participants sont présentées dans le tableau 1.

Tableau 1. Données démographiques des ergothérapeutes ayant participé à la recherche.

Pour l’analyse, trois thèmes peuvent être détaillés : 1) l’estime de soi chez les enfants avec un trouble développemental des coordinations ; 2) l’approche CO-OP et l’estime de soi ; 3) l’apport du groupe.

L’estime de soi chez les enfants avec un trouble développemental des coordinations

L’intégralité des ergothérapeutes ont déjà relevé des problèmes d’estime de soi chez ces enfants et 80 % en repèrent souvent ou tout le temps (cf. figure 3). Cela confirme l’importance de ce problème qui se traduit d’ailleurs par des plaintes. Les plus citées par les ergothérapeutes sont : l’enfant doute de ses capacités scolaires, l’enfant est mécontent de sa façon d’agir ; l’enfant pense qu’il est moins compétent que ses pairs ; l’enfant souhaiterait être plus compétent dans un domaine qu’il apprécie (une liste de plaintes extraites du SPPC avait été proposée). Au regard du quotidien de l’enfant et donc de notre pratique, les ergothérapeutes ont relevé qu’une faible estime de soi, entraînant ces plaintes, conduit à des situations d’évitement, à un désengagement dans les occupations et à une insatisfaction.

Ils sont nombreux à penser qu’in fine l’amélioration de l’estime de soi, dans le cadre de notre pratique, peut permettre une amélioration des performances occupationnelles, un réengagement occupationnel et une meilleure persévérance dans l’effort. Ces trois opportunités sont les plus citées mais les ergothérapeutes ont également relevé comme perspective la hausse de la qualité de vie et du bien-être.

Figure 3. Fréquence d’apparition d’un problème d’estime de soi.

L’approche CO-OP et l’estime de soi

Il était tout d’abord demandé aux ergothérapeutes de relever les bénéfices d’une CO-OP par rapport à une approche traditionnelle. Les principaux bénéfices étaient l’approche centrée sur le client (l’enfant est acteur, il trouve ses propres solutions et il choisit des objectifs), le fort intérêt du transfert dans la vie quotidienne, le développement d’un sentiment de compétence (corrélé à l’estime de soi) et le fait que l’approche soit efficace en groupe, par la notion d’entraide notamment.

Pour confirmer l’intérêt que pourrait avoir CO-OP pour améliorer l’estime de soi, une échelle de Likert cotée de 0 à 5 points était proposée (cf. figure 4). La note de 0 correspondait à « CO-OP n’améliore pas du tout l’estime de soi » et la note de 5 à « CO-OP améliore fortement l’estime de soi ». Les ergothérapeutes ont en moyenne attribué la note de 4. Les principes de CO-OP les plus efficaces pour permettre cette amélioration, selon les ergothérapeutes de l’échantillon, sont l’approche centrée sur le client (citée par 85 % des ergothérapeutes), la sensation de relever des défis seul (70 %) et, de manière moins significative, la résolution de problème et l’acquisition d’habiletés.

Figure 4. Échelle de corrélation entre CO-OP et l’estime de soi.

L’apport d’un format de groupe

Cinq avantages majeurs d’un format de groupe ont été relevés. Les deux premiers sont le partage du handicap et des difficultés avec d’autres enfants et la diminution de la stigmatisation. Ces avantages aident l’enfant à se sentir en confiance pour essayer, se tromper et réessayer afin de développer de nouvelles compétences. De plus, le fait de se sentir comme les autres autorise des comparaisons bénéfiques pour l’estime de soi. Selon la théorie de la comparaison sociale de Festinger, les individus possèdent naturellement la volonté d’évaluer leurs capacités en se comparant à autrui (Redersdorff & Martinot, 2003). Deux types de comparaison existent : les comparaisons ascendantes (avec un individu qui réussit mieux que soi) et descendantes (avec un individu qui réussit moins bien). Généralement les comparaisons ascendantes fragilisent l’estime de soi – ce n’est pas le cas dans le cadre d’un groupe où l’identité sociale est menacée. Ici, les enfants du groupe CO-OP sont considérés comme « défavorisés » par rapport aux enfants sans troubles. Ainsi, l’enfant qui se compare assimilera le succès de son pair au sien dans l’idée où, s’il peut le faire, alors lui aussi. Le fait qu’un enfant qui lui ressemble réussit à faire des choses augmente chez l’enfant son estime de soi.

Le troisième avantage du groupe est l’émulation par les pairs. Le renforcement positif par les pairs est plus puissant que celui des adultes et cette notion d’entraide est très importante pour le développement du sentiment de compétence. D’autre part, le groupe permet de découvrir les stratégies des autres enfants et de rendre les séances plus ludiques. Les vertus du groupe, citées par les ergothérapeutes, ne sont pas spontanément associées à une amélioration de l’estime de soi. Cependant, l’apprentissage serait probablement facilité et ce cadre serait bénéfique pour la socialisation de l’enfant.

D’un point de vue plus pratique, il a été demandé aux ergothérapeutes de définir la composition idéale d’un groupe CO-OP (cf. figure 5). Cette composition a été quasi unanime concernant le fait de créer un groupe hétérogène en termes de sexe et de niveau d’estime de soi et homogène concernant l’âge. Ce groupe serait composé de trois à cinq enfants. Cependant, les ergothérapeutes sont en désaccord concernant l’homogénéité ou l’hétérogénéité des niveaux d’altération de la performance motrice (sévérité du TDC) et les centres d’intérêt. Ces aspects seront donc approfondis dans une prochaine étude, bien qu’un premier argument soit en faveur d’une homogénéité pour que les enfants se sentent suffisamment semblables afin d’opérer des comparaisons bénéfiques pour l’estime de soi. Des risques ou des freins d’une CO-OP de groupe ont tout de même été notés. Les ergothérapeutes émettent des réserves sur la gestion et l’organisation du groupe, les potentielles difficultés de concentration des enfants (en raison de nombreux troubles déficitaires de l’attention associés) et une création difficile de dynamique de groupe. Ces inquiétudes représentent de véritables défis pour le thérapeute. Une formation et une entraide par un autre collègue paraissent nécessaires pour mener les premières séances collectives. D’autre part, les ergothérapeutes s’inquiètent des comparaisons potentielles entre les enfants. Cependant, des comparaisons ascendantes seraient bénéfiques dans le cadre d’un groupe comme celui-ci car, comme expliqué précédemment, l’enfant associera les bonnes performances de son groupe aux siennes.

Figure 5. Composition d’un groupe CO-OP.

DISCUSSION

Confrontation des résultats avec la littérature

Au regard de l’ergothérapie, l’estime de soi et le sentiment de compétence peuvent être rattachés à certains de nos concepts. Ceux-ci appartiennent au Modèle de l’occupation humaine (MOH), élaboré par Gary Kielhofner vers 1975 (Marcoux, 2017 ; cf. figure 6).

Figure 6. Le MOH (traduit par Marcoux, 2017).

Ce modèle conceptuel en ergothérapie est centré sur la personne et place l’occupation au centre de notre pratique. Il permet d’identifier les personnes comme des êtres investis dans leurs occupations et d’apprécier l’incidence qu’ont les défis occupationnels sur leur vie. En d’autres termes, il facilite notre compréhension du fonctionnement occupationnel de la personne en mettant en relation des concepts clés en ergothérapie. Le MOH est composé de trois dimensions : l’Être, l’Agir et le Devenir (Mignet et al., 2017). Certains concepts de ce modèle nous aident à inscrire l’estime de soi et le sentiment de compétence en ergothérapie. C’est dans l’interaction entre la causalité personnelle, les valeurs et les centres d’intérêt que l’on voit émerger l’estime de soi. La causalité personnelle fait partie de la volition. Elle correspond à « ce que la personne pense et connaît au sujet de son efficacité et de ses capacités à réaliser une activité » (Mignet et al., 2017). Elle décrit donc le sentiment d’efficacité (ou de compétence) qu’a une personne au regard de ses occupations. Ce sentiment témoigne du degré de conviction d’une personne concernant sa réussite dans une occupation. La causalité personnelle interagit avec les valeurs et les centres d’intérêt. C’est en mettant en relation ces trois composantes qu’apparaît l’estime de soi. En effet, si une personne échoue dans une occupation qui n’a pas de sens pour elle ou pour son environnement, son estime de soi ne se verra pas dégradée. Au contraire, l’estime de soi est altérée lors d’un échec dans une occupation signifiante (pour la personne) et/ou significative (pour son environnement). C’est dans cette interaction que nous rattachons l’estime de soi à notre pratique et ainsi justifions de son importance en ergothérapie.

Auparavant abordée dans la littérature dans un autre contexte que la CO-OP, l’estime de soi des enfants représente un réel défi pour les ergothérapeutes. Elle peut être un frein ou un levier pour nos accompagnements. Globalement, en France, l’estime de soi n’est pas évaluée en séance et n’est pas au cœur des interventions. En parallèle, la littérature relève que la CO-OP est une approche privilégiée pour les enfants avec un TDC. La mise en perspective de la CO-OP, telle qu’elle est déjà décrite, avec l’altération de l’estime de soi a permis de révéler des opportunités.

Il semble exister une association positive forte entre la CO-OP et l’amélioration de l’estime de soi, mais également entre l’amélioration de l’estime de soi et celle des performances occupationnelles et de la participation sociale. Apparaît donc un cercle vertueux pour l’enfant. Une des limites de l’étude est cependant que l’association ne peut être mesurée et donc n’est pas dite significative. Il faudrait mener une étude à plus grande échelle et effectuer des tests statistiques pour réellement positionner la CO-OP comme vectrice de l’amélioration de l’estime de soi. Il convient quand même de souligner le vif intérêt et les pistes émergeantes qui devraient être explorées par les ergothérapeutes pédiatriques pour les confirmer.

La composition d’un groupe CO-OP n’est pas clairement défini dans la littérature existante. Cette étude propose ainsi une composition optimale qui serait trois à cinq enfants de sexe et de niveau d’estime de soi hétérogènes mais d’âges homogènes. Une nouvelle fois, la mise en pratique permettrait de confirmer ce qui a été mis en avant ici.

Limites de l’étude

Elles consistent tout d’abord en des biais de sélection. La base de sondage de l’échantillon n’est pas préétablie. Il a donc fallu répertorier les ergothérapeutes atteignables grâce à leur adresse mail sur internet. Ainsi, les ergothérapeutes qui ne disposent pas d’une adresse mail disponible sur Internet ou qui ne font pas partie d’un des trois groupes Facebook cités précédemment n’ont pas pu être atteints et ne sont pas inclus dans l’étude. Ces ergothérapeutes ont potentiellement des caractéristiques différentes, ce qui parfois modifie les résultats de l’étude. Cependant, ces biais ont été minimisés en suggérant le partage du questionnaire aux collègues et confrères.

De plus, la faible taille de l’échantillon (vingt ergothérapeutes) n’est pas suffisante pour prouver un phénomène. Elle permet tout de même de suggérer de nouvelles opportunités et hypothèses qui seraient la base d’une future étude.

 

CONCLUSION

Nous avons relevé l’une des problématiques encore peu explorées en ergothérapie pour les enfants atteints d’un trouble développemental des coordinations. Ce trouble provoque très souvent une faible estime de soi chez des enfants qui ont fréquemment des expériences d’échecs dans un contexte de défi moteur. Une activité sportive peut être difficile et l’enfant préférera se retirer de l’activité pour ne pas subir un nouvel échec au dépit d’une participation sociale normale pour son âge. Ainsi, cette étude a cherché à comprendre l’impact d’une faible estime de soi chez les enfants possédant un TDC et la façon dont une approche CO-OP pourrait l’améliorer. Le deuxième objectif de l’étude était d’étudier l’association entre une CO-OP en format de groupe et l’amélioration de l’estime de soi.

Les réponses récoltées grâce à un questionnaire ont confirmé l’intérêt que présentait la CO-OP dans le but d’améliorer l’estime de soi. Ses principes d’approche centrée sur le client et de « laisser-faire » rendent l’enfant acteur et lui permettent de surmonter des défis seuls ; ainsi il améliore son estime de soi par l’intermédiaire d’un sentiment de compétence accru. In fine, une meilleure estime de soi améliore principalement, selon les ergothérapeutes interrogés, les performances occupationnelles, œuvre en faveur d’un réengagement occupationnel et accroît la persévérance dans l’effort. De manière moins significative, les ergothérapeutes pensent que cela suscite une hausse du bien-être et de la qualité de vie. Un cercle vertueux se dessine dans lequel l’enfant participe à une CO-OP car ses performances occupationnelles sont altérées. Son estime de soi l’est probablement aussi. La CO-OP améliorera ses performances et son estime de soi ; il se sentira ainsi en confiance pour essayer de nouvelles activités, ce qui favorisera et motivera de futurs apprentissages moteurs. La deuxième partie de la recherche, orientée sur le format de groupe, a davantage fait débat, aussi bien en termes de composition qu’en termes de perspectives et de freins potentiels. Les réponses concernant les perspectives de ce format sont trop hétérogènes. Le groupe CO-OP est très peu mis en œuvre en France : est donc requise une forte projection pour identifier les bénéfices potentiels. Cependant, on comprend que peu d’ergothérapeutes choisissent le groupe car ils ont de nombreuses inquiétudes, les principales étant l’organisation, la gestion, le respect de l’essence de la CO-OP ou le retrait de certains enfants plus timides. Des adaptations peuvent être adoptées pour pallier ces difficultés, comme la composition du groupe avec des enfants ayant les mêmes centres d’intérêt (pour faciliter le choix d’objectifs communs) ou le fait de se renseigner sur les dynamiques de groupe et les techniques d’animation. Les perspectives les plus citées spontanément sont le fait de partager des difficultés avec ses pairs, de découvrir les stratégies des autres, de favoriser l’aspect ludique des séances et l’émulation par les pairs. Quand l’enfant décentre ses propres difficultés, il se sent davantage en confiance et capable de trouver une solution. Ainsi, le groupe pourrait servir de support aux ergothérapeutes pour entraîner les enfants dans la réflexion.

Bien que peu exploité en France, le groupe semble propice à l’apprentissage, à la collaboration et à l’entraide. Des perspectives de recherche sur une CO-OP de groupe dans le contexte français semblent nécessaires et pertinentes, vu les problématiques du TDC.

 

REMERCIEMENTS

Cet article étant issu de mon mémoire d’initiation à la recherche (Hiron, 2021), je tiens à remercier Marc Lucchini, mon maître de mémoire, qui m’a accompagnée tout au long de la rédaction de celui-ci. Je remercie également les formateurs de l’Institut de formation en ergothérapie d’Amiens qui m’ont transmis leur savoir et leur expérience concernant notre métier. Enfin, je souhaite remercier tous les ergothérapeutes qui ont porté un intérêt à ma recherche et qui m’ont accordé leur temps pour y répondre.

 

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Pour référencer cet article

Hiron, L. (2022). Une CO-OP coopérative : l’estime de soi au cœur d’un groupe CO-OP pour les enfants présentant un trouble développemental des coordinations. ErgOThérapies, 86, 57-64.


Article rédigé par :
  • Léa Hiron

    Ergothérapeute DE
    lea.hiron@etu.u-bordeaux.fr

    IFE AMIENS 2018-2021
    Obtention du DE : Juillet 2021


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