Handicap cognitif et sexualité à l’épreuve des émotions et de la cognition sociale

Cognitive impairment and sexuality with emotional and social cognition disorders

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Summary :

Our social relationships have evolved considerably in a society marked by reactivity, the acceleration of communication types, hyper-connected lifestyles, and registrations in various virtual social networks. The need for belonging and affiliation combined with the desire for mobility worldwide have never questioned relationships with others so much. But what becomes of this relationship if it is part of a romantic relationship and sexuality after a Traumatic Brain Injury (TBI). Intimacy and sexual relationships are the most complex and intimate relationships. How to envisage and approach these relationships when social cognition is impacted by executive disorders and a deficit in emotional control ? People with cognitive and mental disabilities testify to us about this difficult gamble of a close proximity. Disruptions in interpersonal relationships illustrate situations of invisible disability and cause restrictions in relationship accessibility.
What unconscious part is mobilized in the search for a romantic relationship and sexuality with social codes disturbed by brain functioning ? After a TBI, Neurobiology, and Neuroimaging gives a first reading of the disorders. Neuropsychology and Psychology complement the understanding of sexuality to be revisited.
Access to knowledge about the sexuality of people with disabilities is frequently sought by professionals and families. As a result, we are witnessing more and more confusion between information and training on this access to knowledge about the sexuality of the other.

INTRODUCTION

Pour les patients souffrant d’un Traumatisme crânio-cérébral (TCC), la qualité de vie est souvent altérée par la difficulté à mener une vie affective et sexuelle épanouie. Des modifications biologiques et physiologiques peuvent entraîner des perturbations de la fonction sexuelle. Des états dépressifs d’intensité variable sont constatés. Les troubles de la cognition sociale et du contrôle émotionnel sont responsables d’une atteinte du jugement de règles sociales, du com­portement ou de la pragmatique du langage1. Cela entrave les possibilités de réinsertion et crée des situations d’isolement social.

La capacité d’exprimer des sentiments à autrui et, en retour, de comprendre leurs désirs et intentions, est essentielle dans les interactions sociales et dans une relation intime. Pour les patients avec un TCC, il y aura une perte de chance due à leurs difficultés adaptatives, et souvent à la non-prise en compte des situations de handicap, souvent invisibles pour l’entourage.

La période de Soins de suite et de réadaptation (SSR) engage ces patients dans des suivis thérapeutiques spécifiques pour reprendre le cours de leur existence. Ils témoignent souvent d’un avenir affectif et sexuel incertain marqué par des comportements désinhibés ou au contraire fortement inhibés. Le récit de leurs frustrations, de leurs méprises et de l’incompréhension qu’elles suscitent doit être écouté plus attentivement.

La formation professionnelle nous permet d’ajuster notre positionnement dans la pratique. Les connaissances théoriques apportent un éclairage nécessaire pour comprendre l’enjeu que représente la vie affective et sexuelle dans l’épanouissement personnel, l’accompagnement au quotidien dans le respect de l’intimité de chacun. Les familles contribuent souvent à apporter des réponses à leur proche. C’est pourquoi elles doivent être accompagnées et informées.

QUELQUES CONCEPTS DE LA SEXUALITÉ

Le corps

Le corps est un concept complexe et s’appréhende selon plusieurs dimensions.

Sa représentation est plurielle et implique les notions de schéma corporel et d’image du corps.

Le schéma corporel correspond à une représentation volumétrique et dynamique. Il suppose une connaissance des propriétés physiques corporelles sans impliquer de vécu subjectif. Différemment, l’image du corps renvoie à un vécu subjectivé et chargé émotionnellement de l’apparence corporelle. Cette image est une représentation qui sert d’interface dans les interactions.

Le corps des patients est le lieu de tous les investissements et de tous les enjeux dont le premier est l’indépendance. Les soins réhabilitent progressivement une connexion avec les premières expériences de holding et de handling (Lehmann, 2007). Ils instaurent des positionnements régressifs qui peuvent laisser peu de place à une relation de couple érotisée.

Pendant le séjour en rééducation de son compagnon, Madame G., participe aux soins de toilette. Deux années après son retour à domicile, son compagnon racontera : « Elle m’a quittée en me disant : j’ai envie de toi mais pas de ton corps. »

Les soins de nursing avaient modifié le vécu corporel du couple, rendant impossible leur sexualité.

L’érogénéité

S. Freud (1923) définissait l’érogénéité comme ce qui permet au corps, par sa surface, d’être le réceptacle des excitations (plaisir/déplaisir) et donc des pulsions. Ainsi, les expériences de plaisir et de déplaisir s’enracinent dans le corps avec la maturité, en le rendant capable d’érotisme.

Les lésions corporelles traumatiques et le vécu corporel font perdre au corps son érogénéité première. Les sensations ne parviennent plus à être identifiées. Parfois, après le TCC, le corps retrouve son apparence mais son vécu a changé. Le manque d’érogénéité associé à la restriction de participation à une vie affective peut contribuer à faire vivre à la personne une véritable castration psychique (perte de la virilité, de la capacité à séduire).

Le plaisir

Il peut se comprendre avec une double lecture psychologique et neurologique, articulant principe de plaisir et circuit de la récompense du cerveau (Ortigue et Bianchi-Demicheli, 2007 ; Meston et Frohlich, 2000).

Ainsi, l’acte sexuel repose sur le plaisir qu’il génère et la satisfaction qu’il procure après son accomplissement.

Après un TCC, l’acte sexuel nourrit le corps de satisfactions faciles à obtenir et peut impliquer des demandes désinhibées chez les patients (le besoin vient en lieu et place du désir). Les demandes et les sollicitations sont davantage orientées vers la nécessité de trouver un exutoire à la pulsion qu’incarnées dans un désir adressé à l’autre. Comprendre la valeur de ces demandes et de ces sollicitations permet de ne pas se méprendre.

Le besoin est motivé par la pulsion qui tend vers le plaisir et/ou le déplaisir. Ce besoin devient demande parce qu’il est formulé dans le langage. Mais ce langage, perturbé par des troubles cognitifs, reste trop direct, trop cru. La demande manque de subtilité et ne peut pas être investie par l’autre comme un appel, comme une demande d’amour et d’affection.

Monsieur K., avec un grave TCC, était jeune et très intimidé par les femmes. Il leur demandait la lettre du bonnet de leur soutien-gorge lorsqu’il voulait les flatter pour les séduire. Les demandes désinhibées ne jouent ni avec le fantasme, ni avec la frustration. Elles soumettent son auteur à la primitivité du besoin et à une rupture de compréhension avec l’autre.

Le fantasme

C’est à travers le fantasme que la sexualité va se réaliser. Tout est réalisable, parce que le corps est mobile. Après un TCC, le fantasme existe toujours mais il a des limites. Ce qui est exprimé rend souvent compte d’une inadéquation entre désir et fantasme. En effet, les scénarios fantasmatiques deviennent des clichés qui ne reflètent plus le désir subjectif.

Monsieur J. aurait aimé vivre une histoire sentimentale avec la professionnelle du sexe à laquelle il avait recourt, car c’était pour lui une façon de faire comme ses pairs « lorsqu’ils sortent avec une fille ».

La vie sexuelle et sentimentale, modifiée par les trou­bles cognitifs, sera vécue dans l’échec si le fantasme se rattache au cliché de ce que font habituellement les autres. Être comme les autres, fantasmer les mêmes choses sont un moyen de gommer la différence de son vécu interne, de se rassurer par rapport au traumatisme vécu.

Le désir

On désire ce que l’on n’a pas. Le désir viendrait d’un manque et c’est la conscience de ce qui manque qui nous ferait désirer. Le désir se noue à son objet par la tension à vouloir combler ce manque. L’être humain est par nature désir (Bureau, 2006).

Le Soi et l’autre

Le Soi serait en recherche permanente d’expansion, qui peut se faire grâce à l’intégration de l’autre, de ses qualités, de ses caractéristiques dans sa propre sphère personnelle (Aron et Aron, 1986 ; Ortigue et al., 2007). Il ne parviendrait à les intégrer qu’à travers une certaine connivence et intimité cognitives partagées avec l’autre.

Dans une relation intime, le Soi et les autres se superposent cognitivement ; autrement dit, qui se ressemble en partie s’assemble. Cependant l’attachement sentimental nous renvoie au principe de réalité : l’autre n’est pas la fameuse moitié censée nous compléter.

Le désir sexuel

C’est le désir d’un plaisir particulier, d’un autre corps, de ce qui dans le corps de l’autre reste un mystère.

Au plan neuropsychologique, le désir sexuel est un mécanisme de vie interpersonnel complexe. Il possède des sources internes et externes sous-tendues par des processus motivationnels influencés par le niveau personnel (éducation, culture, âge) et la relation conjugale (Ortigue et al., 2007 ; Meston et Frohlich, 2000.) On entre en couple avec son histoire, les principes moraux de sa famille et de sa culture. On con­jugue avec l’autre et sa différence. Suivant son âge, on ne désire pas les mêmes choses. Le désir sexuel s’inscrit dans la relation intime et son maintien sur le long terme n’est jamais garanti. Les aptitudes en cognition sociale sont donc cruciales pour engager une relation intime à long terme.

L’intime, l’intimité et l’extimité

L’intime

C’est un espace intérieur privé qui se soustrait au regard de l’autre, à son contrôle, à son emprise (Madelenat, 2008). L’intime est vécu comme un lieu propre à soi, secret, et donne le sentiment d’exister comme distinct de l’autre.

L’intimité

Elle produit une distance et une frontière avec l’autre (Matray, 2004). Elle implique d’être respectée. Respecter l’intimité, c’est « concevoir […] l’exigence d’une protection » : « aucun humain ne peut se situer dans l’espace communautaire et ne peut durer dans la vie sociale s’il ne veille à sauvegarder […] son intimité sans le respect duquel il ne lui est plus possible d’exister comme personne parmi les autres ».

Les patients avec un TCC cherchent à vivre leur intimité au-delà de leur situation de handicap qui les prive d’une certaine part de liberté. Il ne saurait y avoir d’intimité avec l’autre sans intimité avec soi-même. L’évolution des normes sociales a modifié nos repères d’intimité. Les blogs exposent de l’intimité. Les réseaux sociaux invitent au dévoilement-partage d’une intimité contrôlée.

L’extimité

En 2001, la notion d’extimité a été reprise (Tisseron, 2003) pour évoquer l’exposition de l’intimité sur les écrans de télé-réalité. L’extimité serait le « désir de communiquer sur son monde intérieur ».

L’extimité ne doit pas être confondue avec l’exhibitionnisme qui consiste à s’exciter en donnant à voir à celui qui s’y refuse. Le désir d’extimité consiste à faire passer certaines facettes de l’intimité de la sphère privée vers la scène publique pour qu’elles soient validées par ceux qui la regardent. Sur les réseaux sociaux, la satisfaction à voir son extimité (et donc une fausse intimité) validée par les autres, narcissise la personne en lui donnant le sentiment d’être important. Le fait d’être « liké » vient satisfaire ce désir d’extimité. Pour certains jeunes patients qui n’auraient plus la capacité de protéger leur intimité du fait de leurs troubles cognitifs, les réseaux sociaux peuvent devenir des espaces relationnels insécurisants.

La relation amoureuse

Après un TCC, elle devient plus complexe car elle questionne le bon et le mauvais comportement. La représentation que les jeunes avec un TCC s’en font a peu de fondement dans l’expérience. Elle incarne une étape ultime dans la réhabilitation. Être aimé avec ce que l’on est devenu, c’est-à-dire avec son vécu traumatique, est l’aboutissement d’une réparation pleine et entière. Elle met en jeu la subjectivité telle qu’elle est devenue, dans ses aspects singuliers modifiés par les troubles.

Aujourd’hui, chercher à établir une relation amoureuse se fait plus volontiers par les réseaux sociaux et les sites de rencontre. Mais ces derniers obéissent à des codes sociaux spécifiques permettant de se protéger (dont le fait de ne pas s’exposer). Or, un TCC modifie les habiletés sociales et peut rendre la méprise sur les réseaux sociaux bien plus importante.

La sexualité

La sexualité est une dimension très importante de la vie et constitue l’un des modes majeurs de l’expression humaine. Vivre sa sexualité est un droit humain.

L’influence des processus cognitifs sur la sexualité s’effectue de manière directe et indirecte, à deux niveaux : cérébral et culturel.

Au niveau cérébral, les représentations cognitives agissent sur l’activité des circuits sexuels : perceptions sensorielles, excitation sexuelle, système de récompense, influençant apprentissages et comportements sexuels.

Au niveau culturel, le contexte socioculturel de chacun agit de façon rétroactive sur les représentations cognitives. Il influence et structure la sexualité (défi­nition de différents genres au-delà des hommes et des femmes selon les cultures ; place du baiser dans cha­que société ; existence de contraception et de procréation artificielle, permettant de distinguer reproduction et comportements hédoniques…).

La relation sexuelle engage la personnalité dans son intégralité. Chacun y investit parfois à son corps défendant ses craintes, ses doutes sur lui-même, ses désirs et ses aspirations.

Le rapport sexuel invite à l’abandon de soi dans la jouissance, dépouillant le sujet de son emprise sur son corps, sa pensée, sa conscience. Avoir un partenaire dans la sexualité qui autorise cet abandon donne le sentiment d’une vraie liberté, d’une absence totale de jugement.

La relation sexuelle engage donc toute personne avec un TCC dans l’intégralité de ce qu’elle est devenue du fait du traumatisme. Selon la théorie freudienne, les pulsions de vie dites libidinales ne peuvent exister sans les pulsions de mort dites destructrices. Selon cette théorie, la recherche d’un partenaire sexuel après un TCC impliquerait tant l’expression des pulsions libidinales que la libération des pulsions destructrices. La sexualité qui s’exprime dans un vécu traumatique libère plutôt des pulsions destructrices que des désirs de réparation d’un vécu corporel dans l’épanouissement de la relation. Les partenaires nous témoignent souvent d’une violence ressentie en lieu et place d’un érotisme partagé (Jouvencel et Zurbach-Renaudin, 2014).

NEUROPSYCHOLOGIE ET PSYCHOLOGIE

L’anatomie fonctionnelle

L’intégrité cérébrale est un facteur important de l’éveil, de l’excitation du fonctionnement sexuel, de la conscience de soi et de la capacité d’autoréflexion.

Les dommages dans les aires frontales ou temporo-frontales et du système limbique peuvent engendrer des désordres sexuels, tels qu’une hypersexualité (pornographie, masturbation, exhibitionniste…), une désinhibition sexuelle ou un manque total d’intérêt faisant partie d’une faible motivation. M. D. Lezak (1988) observait que les demandes de ces patients étaient fréquentes et persistantes avec un acte à sens unique, réalisé sans égard pour le partenaire.

La cognition sociale

La clinique des patients avec un TCC montre combien les séquelles en cognition sociale ont des conséquences déterminantes dans la réadaptation-réinsertion.

Apparue dans les années 1960, la notion de cognition sociale est issue de la rencontre de plusieurs disciplines : psychologie, neurosciences cognitives, anthropologie, sociologie2.

Nos réactions émotionnelles se construisent au fur et à mesure de nos expériences de vie. En grandissant, nous apprenons à identifier et à décoder les émotions de l’autre pour adapter notre comportement. En même temps, notre corps réagit aux émotions vécues par des réactions automatiques qui nous permettent d’identifier le fait que nous sommes en colère, joyeux, effrayé, triste, surpris, dégoûté (émotions de base décrites par P. Ekman, 1975).

Les émotions dans le champ amoureux et sexuel (plaisir, émoi, attachement romantique) et cognitif (apprentissage, mémorisation, planification, catégorisation) rendent complexes les séquences comportementales et allouent une dimension psychique et consciente aux activités érotiques.

L’altération de la reconnaissance des émotions est souvent constatée après un TCC.

Elle est plus marquée pour le traitement des émotions dites secondaires, qui nécessitent un traitement complexe et élaboré. Elles interviennent en situation interpersonnelle impliquant des représentations mentales et sont souvent associées à un ensemble d’expressions distinctes : posture du corps, mouvements de la tête, combinés à des expressions faciales (être « pensif », « dans l’expectative », « fier », « embarrassé »…). Ces émotions cognitives et sociales sont centrales dans les relations interindividuelles, et donc dans les relations intimes et de couple.

La reconnaissance du vécu de ces émotions (alexi­thymie ou difficulté dans la description, la reconnaissance et l’expression de ses propres émotions) peut être altérée.

Les difficultés d’identification des émotions et des intentions d’autrui va perturber le comportement et les activités érotiques.

Certains patients présentent un détachement, une anesthésie émotionnelle : ils ne ressentent pas les émotions ni pour eux-mêmes ni pour autrui. D’autres développent des ressentis émotionnels intenses envahissants et induisent des familiarités avec autrui en leur attribuant leurs propres émotions.

G. Prigatano et al. (1989) rapportent que les patients avec TCC montrent une aggravation des symptômes émotionnels au cours du temps. Celle-ci serait due à une prise de conscience accrue de leurs déficits.

Comportements affectivo-sexuels et distorsions cognitives

L’activité cognitive serait le facteur prépondérant à l’origine de la majorité des difficultés associées à la sexualité. Cette activité peut susciter des distorsions cognitives après un TCC qui produit un décalage avec la réalité : connaissances inexactes, croyances erronées, mauvaises interprétations.

Mademoiselle B. a des troubles cognitifs importants après son TCC. Elle est persuadée que les hommes qui la regardent sont tous amoureux d’elle.

Madame G., âgée de 20 ans, avec un TCC récent marqué par une désinhibition, a une mauvaise expertise de l’autre. Elle refuse tout moyen contraceptif (ne mettant pas en lien la prévention avec ses passages à l’acte sexuels). Elle n’intègre pas sa vie sexuelle mais la subit dans la demande de l’autre. Elle peut être fréquemment retrouvée dans les toilettes avec un autre patient et témoigner de sa honte dans l’après-coup.

F. Dolto (1984) disait que l’image du corps est « à chaque moment mémoire inconsciente de tout le vécu relationnel ». Or, pour ces patients, c’est une image à réinvestir avec une mémoire qui défaille et un vécu relationnel déstabilisé, voire entravé, par les troubles cognitifs. C’est une image qui, lorsque la dynamique pulsionnelle y est saillante, n’est plus contenante et sécurisante.

Dans le système cérébral, les mécanismes du désir s’inscrivent dans la compréhension des intentions sociales en lien avec la représentation des expérien­ces personnelles passées.

Les patients avec TCC présentent souvent un syndrome dysexécutif3 (cognitif et/ou comportemental) entravant le contrôle et la régulation de leur comportement et de leurs émotions.

Ces fonctions constituent un prérequis au bon fonctionnement et à la mobilisation des capacités de Théorie de l’Esprit4. L’attribution d’intentions (inhibition et désengagement de sa propre perspective pour adopter le point de vue de l’autre) peut être déficitaire après un TCC. Ces patients adoptent une position égocentrée pour traiter les émotions d’autrui à travers leur propre ressenti, et non par un processus cognitif : l’empathie cognitive5.

La dépression

Elle est très présente après un TCC et nuit gravement à la sexualité. Elle perturbe l’éveil sexuel, l’intérêt érotique porté envers autrui, les réactions sexuelles, le rapport physique et l’orgasme.

Elle majore une perte de confiance en soi, une baisse d’estime de soi, avec un désinvestissement de la vie relationnelle et un repli sur soi.

Monsieur L. disait: «Je suis sûr que ma femme en a envie, mais moi c’est un effort de plus et j’y renonce.» À l’inhibition dépressive du désir s’ajoute l’inhibition comportementale d’origine neurologique.

L’exacerbation du désir sexuel, voire de l’activité sexuelle, peut signifier une dépression masquée ou une réaction dépressive compensatoire.

DES FAMILLES À INFORMER

Le mot accompagnement est à préférer au mot assistance dans la sexualité. Le témoignage des partenaires sexuels de ces patients est une aide précieuse pour se représenter la vie sexuelle du couple.

La pulsion sexuelle ne se mélange pas avec les autres pulsions. Il y a des patients après un TCC qui sont dans le besoin et la pulsion.

La fragilité psychologique, les troubles cognitifs et de cognition sociale des patients avec un TCC limitent l’utilisation du matériel virtuel d’Internet et nécessitent souvent, de ce fait, l’accompagnement d’un tiers. Appréhender le monde virtuel avec ses codes et ses usages est difficile pour ces patients qui peinent à se représenter les intentions d’autrui.

Sexualité et parentalité

Mademoiselle P., sans expérience sexuelle, a un TCC à l’adolescence. Son père intervient pour en faire une femme. Il lui achète un godemichet et l’encourage à s’en servir.

Après son TCC, Monsieur S., âgé de 19 ans, veut une relation sexuelle. Son père lui trouve une assistante sexuelle qu’il rémunère lui-même après l’avoir emmené à l’étranger auprès de professionnelles du sexe.

Monsieur M., âgé de 24 ans, a des crises d’épilepsie post traumatiques. Sa mère le fait dormir avec elle pour mieux le surveiller. Elle se plaint qu’il en profite pour lui caresser les seins. Elle ne pose pas d’interdit et place ces caresses sur le même plan que celles de son mari.

Après un TCC, le traumatisme psychique remet en scène par le processus du refoulé, une forte problématique de la sexualité infantile (régression affective, activité masturbatoire). Cette régression affective peut annuler la sexualité (fonction maternante de la mère) et replacer le patient dans une situation incestueuse.

DES PROFESSIONNELS À FORMER

Si le traumatisme fait parler la sexualité, la personne avec un TCC ne parle pas de la sexualité.

L’écoute de ces patients, dans le respect de leur intimité et de la façon dont ils vivent et racontent leur vie affective et sexuelle, peut se faire en comprenant autrement ce qui se joue pour eux. En effet, l’hypersexualité que nous constatons temporairement sous forme de pseudo érotomanie ou de séduction compulsive, évolue parfois vers des difficultés à retrouver un échange dans les relations sexuelles. Le comportement sexuel impulsif se développe sur des illusions sexuelles avec des aptitudes sociales psychosexuelles limitées.

La sexualité nous renvoie à notre singularité et à nos références autobiographiques.

Poser la question du sexuel conduit à une mise en confiance :

–   affirmer au patient qu’il est difficile de parler paradoxalement de la sexualité à notre époque ;

–   féliciter le patient qui ose en parler ;

–   écouter activement le patient en proposant de parler de lui avant le TCC, des facteurs relationnels, mais surtout accepter que le patient ne puisse ou ne désire pas en parler.

Comment accompagner les conditions de réinsertion affective et sexuelle ?

La situation relationnelle et les capacités cognitives doivent être prises en considération dans toutes les décisions de traitements et de rééducations (fonctions exécutives et cognition sociale).

Après les prises en charge individuelles, les groupes thérapeutiques apportent une dimension de réflexion groupale autour des problèmes identitaires, socle d’une sexualité assumée.

La présence de la famille dilue le lien et peut venir positionner le professionnel du soin et de la rééducation en arbitre ou en avocat.

Les soins réhabilitent le schéma corporel pour favoriser l’autonomie, mais l’image du corps subira des remaniements psychiques plus importants et surtout plus douloureux.

Le patient avec un TCC témoigne d’une pauvreté de fantasmes alors que d’autres fantasmes sont projetés sur lui. Les fantasmes de réparation et de reconstruction sont souvent très présents chez les proches et les professionnels. Ces projections les éloignent pour un temps de préoccupations amoureuses et sexuelles.

Le couple est le système, l’entité relationnelle la plus difficile à faire fonctionner sur le long terme. Cette théorie nous invite à penser que, sans habilités en cognition sociale, la relation intime aura des difficultés à se maintenir dans la durée.

Il est important d’étudier les autres facettes de la sexualité : les occasions d’avoir des relations sexuelles, le fonctionnement sexuel avant et après le TCC et les interactions avec la dépression.

La frontière qu’imposait avant l’intimité a été malmenée pendant les soins et les rééducations par la manipulation des corps, les regards sur le fonctionnel et l’appréciation des performances dans le but de reconquérir à tout prix l’autonomie. Une cadre de santé en témoigne (Engelstein et Simon, 2004) : « L’organisation du travail, la routine, la charge de travail sont pour les soignants autant de facteurs qui ne favorisent pas toujours la réflexion sur la prise en charge du malade comme sujet de soins. »

Le personnel de soin et de rééducation n’a pas les mêmes attentes que les proches du patient avec un TCC. Si les professionnels recherchent une meilleure connaissance de la pathologie, l’entourage du blessé est en quête d’informations sur le retour à la normale du fonctionnement et du comportement de leur proche.

CONCLUSION

La plainte sexuelle après un TCC est souvent une plainte indirecte : c’est celle des parents, ou de la partenaire, des soignants mis à mal par les troubles relationnels. Pour le patient qui n’a pas encore expérimenté une sexualité en dehors de l’autoérotisme, la dimension pulsionnelle s’invite au premier plan de la vie sexuelle ou alors devient un ensemble de représentations rêvées inatteignables.

Pour les couples, le TCC est un facteur manifeste qui modifie profondément et durablement leur sexualité. Dans tous les cas, la vie amoureuse et sexuelle doit être questionnée précocement pour rester présente dans leur qualité de vie.

C’est la personne en situation de handicap cognitif qui est propriétaire de son propre désir. C’est une personne sexuée avec des désirs à exprimer et des besoins à assouvir. Ce n’est que lorsque le désir peut s’ouvrir sur l’autre et le monde que la libido peut alors s’exprimer.

Comment développer sa sexualité dans le secret lorsque sa vie est l’objet de supervision médicale et éducative ? Le capital affectif et éducatif dont chacun dispose pour structurer sa personnalité constitue une réserve pour poursuivre une réinsertion après un TCC, y compris dans sa vie affective et sexuelle.

Les professionnels du soin et de la rééducation qui accompagnent ces patients dans leur réinsertion, doivent se référer à une clinique psychologique et neuropsychologique afin d’adapter des programmes de réadaptation de cognition sociale. Les proches (famille et partenaires du couple) veulent légitimement comprendre ce proche avec lequel ils vivent. Des connaissances spécifiques de la sexualité à l’épreuve du handicap permettent de garder un regard professionnel. Cependant, il reste illusoire de croire que l’on peut parler objectivement de la sexualité de l’autre.

Références complémentaires

Aron, A. et Aron, E.N. (1986). Love and the expansion of self: Understanding attraction and satisfaction. New York : Hemisphere Publish Corporation.

Beer, J. et Ochsner, K. (2006). Social cognition : A multi level analysis. Brain Research, 1079 (1), 98-105.

Bureau, J. (2006). Le désir sexuel. Le modèle de la polarité. In Stéphanie Ortigue, Francesco Bianchi-Demicheli, Rev Med Suisse, 2008, volume 4, 768-771.

Debray, Q. (2007). Amours, sexualité et troubles de la personnalité, Privat.

Dolto, F. (1984). L’image inconsciente du corps, Paris, Seuil.

Duval, C., Piolino, P., Bejanin, U., Laisney, M., Eustache, F., Desgranges, B. (2011). La théorie de l’esprit : aspects conceptuels, évaluation et effets de l’âge. Revue de Neuropsychologie. 3 (1), 41-51.

Ekman, P. et Friesen, W. V. (1975). Unmasking the face: A guide to recognizing emotions from facial clues. Englewood Cliffs, NJ : Prentice-Hall.

Engelstein, A. et Simon, J. (2004). Le respect de la pudeur commence par le regard, in L’intimité et la pudeur, Revue de la Fédération JALMALV, 78.

Freud, S. (1923). Le moi et le ça, in Œuvres complètes, XVI, Paris, PUF, 1991, p. 265-301. (O. C. F. P., XVI, p. 270, note 1).

Jouvencel, M. (de) et Zurbach-Renaudin, I. (2014). Traumatisme crânio-cérébral et aspects médico-psychologiques, Série D: Dommage corporel, 57 (5-6).

Lehmann, J. P. (2007). Holding et Handling, in La clinique analytique de Winnicott, 170-206.

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Prigatano, G.P. (1989). Work, love, and play after brain injury. Bull Menninger Clin, 53, 414-431.

Tisseron, S. (2001). L’intimité surexposée, Ramsay (rééd Hachette, 2003).

Pour référencer cet article

Jouvencel, M. (de), Zurbach, I. et Bourdon, C. (2021). Handicap cognitif et sexualité à l’épreuve des émotions et de la cognition sociale. ErgOThérapies, 80, 7-14.


Article rédigé par :
  • Marie de Jouvencel

    Psychologue-Neuropsychologue
    Expert près la Cour d’Appel de Versailles
    mariedejouvencel@wanadoo.fr


  • Isabelle Zurbach

    Psychologue-Psychothérapeute
    isazurbach@outlook.com


  • Caroline Bourdon

    Psychologue-Neuropsychologue
    c.bourdon902@gmail.com


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