La boxe comme outil en ergothérapie : une nouvelle vision du soin en santé mentale

Boxing as a tool in occupational therapy : a new vision of mental health care

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Summary :

This article aims to evaluate the potential of using boxing as an occupational therapy intervention with a person suffering from a mental handicap. Occupational therapists targeting individuals’ autonomy in their practice as well as their integration into society, have the possibility, through sports activities like boxing, of developing physical, cognitive and psychic functions. This approach is meant to help the person acquire skills needed for better physical health and social reintegration. Boxing is a tool that an occupational therapist can use to enable the person to enhance their health condition by taking on an active and participatory role throughout the intervention plan. The importance within health care of sports in general, and boxing more specifically, will be discussed in connection with existing scientific data. A rehabilitation treatment plan using boxing in occupational therapy will also be demonstrated in its experimental context.

INTRODUCTION

Le programme national de nutrition et santé (PNNS) de 2019-2023 dirigé par l’ancienne ministre de la Solidarité et de la Santé Agnès Buzyn montre que l’intégration de la population dans des activités physiques est une préoccupation des hautes autorités. Il concerne à la fois les collégiens par l’ICAPS (Intervention auprès des collégiens centrée sur l’activité physique et la sédentarité), les détenus, mais aussi les personnes atteintes d’affections de longue durée (ALD). Le souhait est de leur permettre de profiter du sport comme un outil de prévention ou d’amélioration de l’état de santé, moyen non médicamenteux et plus proche d’activités dites significatives. Il est présent depuis longtemps dans nos programmes scolaires. Depuis plusieurs années, cette préoccupation s’est étendue aux personnes souffrant de pathologies chroniques ou en situation de handicap avec la création de sections adaptées, de clubs Handisport, de Jeux paralympiques…

Des écrits, comme ceux de Barbier, Martins et Ferland en 2015 lors des troisièmes assises de l’ergothérapie, ou encore dans la Revue médicale de Liège par Garraux en 2008, ont permis de mesurer le lien entre sport et santé et d’en faire un sujet d’investigation en montrant que le sport peut avoir un impact sur le maintien en bonne santé de l’homme et la prévention de certaines maladies ou dégénérescences.

Le ministère de la Solidarité et de la Santé diffuse largement des campagnes publicitaires pour promouvoir l’activité physique, notamment dans le cadre des maladies cardio-vasculaires, l’obésité et, plus récemment, les dorsalgies ou autres maladies chroniques. Certains médecins prescrivent, pour ces pathologies, des séances de sport partiellement prises en charge grâce au dispositif Prescri’mouv. Ce dispositif, issu du plan régional 2018-2022, vise le développement et le renforcement d’une pratique physique ou sportive pour les personnes atteintes de pathologies chroniques (cancer, les pathologies neurodégénératives…).

Cet article développera la pratique de la boxe comme médiateur de soin. La boxe dont il est question est le « full contact », qui est une pratique mobilisant les membres inférieurs et supérieurs. Cette discipline a été le sujet des travaux de Richard Hellbrunn, psychologue et psychanalyste, entraîneur de boxe et inventeur de la psychoboxe à Strasbourg. Il a décrit ce concept de soin en 2014 dans son ouvrage À poings nommés. Genèse de la psychoboxe.

SITUATION ET CONTEXTE

Au centre hospitalier de Jonzac dans un service de psychogérontologie, notre travail d’ergothérapie con­siste en l’accompagnement de personnes de plus de 60 ans présentant une pathologie psychique. Les missions de soins et d’accompagnement visent à limiter l’impact du handicap psychique chez le sujet âgé. Nous cherchons à faciliter et améliorer les conditions de sortie d’hospitalisation pour éviter le risque de chronicisation, de rechute et de réhospitalisation. Nous tentons de favoriser l’inscription de la personne dans son parcours de vie par l’amélioration de la qualité de vie perçue. Enfin, nous proposons un espace de réflexion sur le thème de la santé psychique en lien avec le vieillissement normal.

L’accueil se fait selon les modalités d’un accueil de jour et sur prescription médicale. L’équipe compte trois infirmiers, une assistante sociale, une aide-soignante, une neuropsychologue et une ergothérapeute travaillant sous prescription de plusieurs psychiatres. Dans les soins non médicamenteux, différentes sphères sont explorées telles que les médiations de communication, de réadaptation, à visée cognitive et les médiations corporelles. Parmi les soins de médiation corporelle, j’anime un groupe de sport qui, une fois par mois, se déplace dans une salle de boxe pour une séance de boxe-thérapie, en co-animation avec un coach sportif titré dans cette discipline et ayant lui-même développé des soins de boxe-thérapie en partenariat avec des médecins et paramédicaux libéraux.

En effet, dans le secteur géographique d’Archiac en Charente-Maritime, certains médecins, comme le Dr Hoerth, en collaboration avec M. Franzoni (coach sportif), préconisent la boxe-thérapie notamment dans le cadre des dépressions, burn-out et autres pathologies psychiques telle que la psychose, à condition que la personne ne soit pas dans la phase aiguë de la maladie. L’idée est de limiter, voire d’éviter la prise de traitements médicamenteux qui à long terme peuvent avoir des effets secondaires, faire développer des accoutumances, ou entraîner des troubles cognitifs. Les traitements médicamenteux répondent à un besoin immédiat en termes de symptomatologie, mais un travail de fond est à effectuer sur les causes et les mécanismes des troubles psychiques identifiés : cela ne peut se faire que par des thérapies non médicamenteuses. La prescription du sport est aussi une façon de rendre le patient acteur de sa prise en soin en lui montrant qu’il peut aussi agir sur sa santé en plus d’utiliser des leviers (médicamenteux ou non) qui lui sont proposés. Comme exemple de population cible, voici trois personnes issues du groupe de sport.

Cathy, 71 ans, présente un trouble anxieux généralisé. Elle montre également une surcharge pondérale avec trouble alimentaire. D’un point de vue fonctionnel, elle a d’importants tremblements liés à une pathologie dite orpheline qui limitent un bon nombre d’activités de motricité fine. En termes de participation, elle vit seule et souhaiterait créer du lien en s’incluant dans diverses associations. Les difficultés qu’elle rencontre sont des émotions difficiles à maîtriser, une relation à autrui parfois inadaptée compte tenu d’une histoire de vie très lourde dans le champ des relations. Nous observons chez elle un manque de confiance en soi important, qu’elle compense par des phases de boulimie. Enfin, nous observons une importante fatigabilité.

Frank, 60 ans, présente un syndrome de Korsakov dû à une alcoolisation massive depuis plusieurs années, associé à un syndrome dépressif léger. L’autonomie est grandement altérée et a nécessité un placement en foyer logement du fait de troubles cognitifs ne permettant pas de prises d’initiative avec une organisation inefficace. D’un point de vue fonctionnel, la marche est altérée avec des troubles de l’équilibre, mais les déplacements ralentis sont tout de même possibles. D’un point de vue cognitif, la concentration est difficilement mobilisable et est compromise par d’importants troubles de la mémoire immédiate.

Josy, 82 ans, présente un syndrome dépressif moyen avec une somatisation importante. Elle montre une autonomie plutôt préservée dans les activités de vie quotidienne. La mobilité fonctionnelle est parfaitement préservée malgré son âge. Cependant son environnement est selon elle un frein pour tendre vers un rétablissement. Son mari assez opposé à son souhait d’inscription dans une démarche de soin. Elle sort peu de chez elle et communique peu avec l’extérieur en dehors de ses enfants. Elle explique aussi ressentir dès le lever « de la colère et beaucoup de tristesse qu’elle n’arrive pas à exprimer et de ce fait ressent comme une boule dans l’estomac et dans la gorge ». Josy refuse tout traitement médicamenteux soit pour des raisons d’intolérance, soit par peur d’éventuels effets ou risques de dépendance.

Intérêt de la boxe comme médiation de soin en psychiatrie

Nous devons la genèse de la psychoboxe à Richard Hellbrunn (2014). Le point de départ de son travail était de trouver une approche psychocorporelle de la violence, la boxe pouvant être un outil de plus permettant la verbalisation. « Il s’agit de passer par la dimension corporelle, à travers des combats de 1 min 30, pour arriver à la parole. C’est une application psychanalytique au même titre que le psychodrame par exemple » (Hellbrunn, 2014). Chaque entrainement est suivi d’un temps de debriefing où chacun (boxeurs et observateurs) peut s’exprimer sur l’expérience vécue : les mouvements du corps, la distance par rapport à l’autre, les stratégies de défense et d’attaque, les émotions… Pour Hellbrun, « la psychoboxe est utilisée pour ouvrir à la réflexion sur le langage du corps et réarticuler l’angoisse, l’acte et la parole ». Plus tard, il formera des équipes soignantes afin de les aider à adopter une attitude différente face aux patients pour mieux se protéger, non pas en donnant des coups, mais en minimisant ou en domptant la peur qui peut parfois démunir les professionnels. La psychoboxe permet également, par une meilleure maîtrise de soi, de ne pas induire ou aggraver des situations violentes ou problématiques. Enfin, c’est offrir aux patients la possibilité d’un espace de défoulement et de verbalisation afin d’éviter certains passages à l’acte.

La psychoboxe permet une verbalisation des traumatismes, notamment ceux nés de la violence, et devient ainsi une « mise en situation » permettant d’agir sur la santé psychique de la personne. D’autres études comme celle de Bohlers (2017) ont montré un intérêt de la boxe dans le cadre de dépression, de burn-out… Leur conclusion est qu’une pratique sportive d’endurance d’au moins une heure par semaine chez ce profil de patient permet une diminution de l’anxiété, de l’état dépressif ou névrosé, mais aussi une capacité à être plus extraverti. Ceci s’explique par des phénomènes chimiques, notamment l’augmentation d’endorphine dans le sang, mais aussi de la dopamine responsable du phénomène de récompense qui permet alors de faire durer l’envie de bouger et qui influe alors sur notre niveau motivationnel. Augmentent également l’adrénaline, la noradrénaline et la cortisol, qui permet une stimulation générale et une sensation d’euphorie. La sérotonine permet une régulation de l’humeur, de l’anxiété, de l’appétit et du sommeil. Ces phénomènes sont accentués par les contractions musculaires qui donnent lieu à la production d’acides aminés par le foie et les muscles.

Smith et al., en 2008, ont démontré que le sport dit « cardio », dont fait partie la boxe, a un effet sur le corps et sur le cerveau. Ce champ a d’ailleurs été exploré par Garraux en 2008. La pratique de la boxe entraînerait des modifications (cf. figure 1) telles qu’une augmentation du volume de matière grise, qui a tendance à diminuer avec l’âge, mais aussi de la substance blanche. Ils ont démontré que le cerveau produisait entre autres plus de facteurs de croissance tels que la neurotrophine et la BDNF (brain-derived neurotrophic factor) pendant que les muscles, eux, produisent de la myokine en quantité lors de la pratique physique. Le BDNF est connu pour être un stimulateur de la plasticité synaptique, permettant ainsi la formation de nouveaux circuits neuronaux, notamment au niveau de l’hippocampe (centre des souvenirs facilitant la mémorisation et l’apprentissage). Parallèlement, le sport favorise la neurogénèse par la création de nouveaux circuits sanguins.

Figure 1. Compréhension de l’impact du sport sur le cerveau. Figure inspirée du dossier Guérir par le sport, Cerveau et psycho (n° 86, mars 2017). Crédit image : Pixabay©.

Comment peut-on expliquer l’apport de la boxe sur l’état psychique d’une personne ? Smith et al., en 2008, montrent par l’imagerie du cerveau, pendant la pratique d’un sport, que l’activité de la portion cérébrale antérieure – soit le cortex préfrontal (pensée compliquée, rancœur…) – diminue au profit de la partie cérébrale postérieure chargée de la planification, de la perception et de l’exécution des mouvements, ce qui permet alors une défocalisation des préoccupations. Cette mise à distance est un objectif commun et systématique à nos patients : « Je ne veux plus penser à ça… » Nous comprenons que l’humeur, mais aussi les fonctions cognitives, sont stimulées, entraînant des changements analysés par Bolher en 2017 par le biais des clichés d’imagerie cérébrale pris pendant des tests psychologiques. Ont été mis en évidence des profils cognitifs différents chez les personnes ayant une activité physique régulière par rapport aux personnes sédentaires. Sont observés chez les personnes actives une amélioration des capacités d’attention, des fonctions exécutives, de planification et un meilleur contrôle de l’impulsivité.

James Blumenthal (1999), psychologue de l’université DUKE, en Caroline du Nord, le confirme : « Une majorité des études rapporte que les bénéfices liés à l’exercice physique seraient aussi importants, voire plus élevés, que ceux des médicaments pour certains patients. » En effet, le sport entraîne une augmentation significative du tryptophane, participant à la fabrication de la sérotonine responsable, dans le cerveau, du traitement des émotions. C’est cet effet qui est recherché par l’administration d’antidépresseurs dont l’action est d’augmenter le taux de sérotonine dans le cerveau. J. Blumenthal a ensuite suivi durant seize semaines 156 patients dépressifs. Leur prise en charge comprenait soit du sport régulier, soit un antidépresseur, soit les deux. Les résultats ont montré que tous les patients suivaient une évolution clinique similaire à la fin de leur thérapie, mais que le risque de rechute, évalué par l’observation clinique, était plus faible pour ceux qui avaient pratiqué le sport. Dix ans plus tard, il a proposé une nouvelle étude de 200 patients répartis en trois groupes : soit ils bénéficiaient d’un suivi par un coach sportif, soit ils pratiquaient seul un sport à la maison, soit ils prenaient un antidépresseur ou un placebo. Les résultats ont montré que les patients suivis par le coach sportif étaient en meilleure santé et qu’ils présentaient un taux de rémission comparable à ceux qui avaient un traitement médicamenteux soit de 45 à 47 % (Blumenthal, 1999).

Comment l’ergothérapeute peut-il se saisir de cet outil dans le cadre d’un travail pluridisciplinaire ? Quel intérêt y a-t-il à l’ajouter dans sa mallette d’outils thérapeutiques ?

Élaboration de l’intervention

L’objectif premier d’une prescription en ergothérapie est la remise en activité d’une personne souffrant d’une limitation d’activité ou d’une restriction de la participation. Selon S. Meyer (2013), l’activité, ou encore « occupation », aurait « une valeur personnelle et socioculturelle » et serait « le support de la participation à la société ». C’est-à-dire que lorsqu’une personne est impliquée dans une activité (loisir, soin personnel ou productive), elle peut avoir un sentiment d’utilité et d’appartenance ce qui favorise l’estime de soi et la relation aux autres.

La boxe, pourrait avoir un impact sur le niveau de la participation et de l’intégration sociale de la personne. Mr Gaulin décrit dans un colloque en 2008 que le sport est un moyen de socialisation des individus dont le rôle se caractérise par des apprentissages d’un mode d’agir et de penser, par l’acceptation et le respect de l’autre, des règles et du cadre. Le sport demande aussi un dépassement des différences, un renforcement du lien avec un groupe, et donc renforce le sentiment d’appartenance. Il ouvre un espace de verbalisation ou donne au contraire une possibilité de mise à distance des problèmes qui parfois les hantent.

De plus, S. Meyer explique que « l’activité est une capacité à réaliser une performance qui trouve sa source dans les fonctions physiques et mentales de la personne et la caractérise puisqu’elle renvoie à sa volonté ou ses habitudes » (Meyer, 2013). La boxe permettrait d’effectuer des performances à hauteur de ses capacités, voire un dépassement de soi qui viendrait renforcer l’estime de soi et la revalorisation souvent altérées dans les maladies psychiques.

Nous accueillons des personnes souffrant d’une pathologie qui influe sur la participation. Or, l’activité est un vecteur de santé. L’évaluation en ergothérapie permettrait d’identifier au préalable les dimensions à développer ou à préserver. La boxe-thérapie pourrait être un outil supplémentaire de rééducation et de réadaptation pour les ergothérapeutes, afin de favoriser le niveau de participation des personnes présentant un trouble psychique tels que les troubles anxieux, la dépression et autres névroses mais aussi dans les psychoses stabilisées. Un débat reste encore présent en ce qui concerne l’indication dans les troubles de panique, car, dans ce cas, la personne se montre sensible aux manifestations physiques de son corps (battements du cœur accélérés, accélération de la respiration…) qui peuvent être vécues comme angoissantes. Par notre observation, la boxe-thérapie devient le moyen d’évaluer certains symptômes, leur évolution au cours des séances et leur impact en termes de restriction ou de participation. Il me paraît intéressant et utile de réfléchir à un outil qui pourrait nous permettre d’évaluer « scientifiquement » l’impact de cette thérapie sur le niveau de participation de la personne ainsi que les éléments obstacles et/ou facilitateurs identifiables.

Expérimentation

La boxe-thérapie est proposée à l’hôpital de Jonzac dans trois services de psychiatrie dont la psychogérontologie. Il nous semblait important de nous rendre dans une salle extérieure pour différentes raisons. La première était de rester dans la vision de la réadaptation, en déplaçant le soin vers l’extérieur, au plus proche d’une situation écologique. L’hôpital est souvent stigmatisant pour certains patients et ils disent « moins ressentir le poids de la maladie en dehors des murs du soin ». Enfin, l’utilisation d’une salle de boxe garantit d’y trouver le matériel nécessaire et ce, dans un lieu sécurisé et adapté. La séance est co-animée par un coach sportif diplômé d’état et l’ergothérapeute. Des entretiens, dans le cadre de l’atelier sportif, sont menés au préalable, pour définir les besoins des patients et les objectifs qu’ils souhaiteraient atteindre grâce à la boxe-thérapie. Souvent, lors de cet entretien ouvert ciblé sur les besoins en santé mentale, ils identifient leur maladie comme responsable de restrictions dans leur participation : « Je n’ai pas confiance en moi, donc je ne sors pas de la maison » ; ou bien : « avec ma dépression, je n’arrête pas de pleurer et je n’ai envie de rien, l’hôpital est ma seule sortie je ne vois personne » ; ou encore : « quand je ne vais pas bien je mange, je grossis de plus en plus, j’ai honte et je vais encore moins bien »… Au-delà de l’identification de ces restrictions, je les amène à reformuler ces limitations en besoins et en affirmations : « j’ai envie d’avoir confiance en moi, j’ai besoin de verbaliser ma tristesse, j’ai envie de perdre du poids, j’ai envie de voir du monde… » Ces formulations positives exprimées en besoins permettent déjà à la personne de se positionner comme actrice de son soin et nous amorçons alors l’engagement volontaire dans l’activité. En partant de leurs attentes nous influençons le niveau de motivation et de participation. Enfin, pendant cet entretien, nous abordons en quoi et comment la boxe peut répondre à certains de leurs objectifs et quelles sont les modalités de cette thérapie. Viennent les séances. Pendant celles-ci, le coach commence par un échauffement adapté aux performances du groupe. Puis vient le corps de séance construit par un échange entre le coach et moi-même afin de faire une synthèse des axes à travailler sur le plan émotionnel, cognitif et fonctionnel. Pendant les séances, mon rôle est de participer avec les personnes aux exercices proposés. Pratiquant moi-même cette activité, je peux utiliser mes connaissances et compétences pour reformuler les consignes, mais aussi offrir une alternative ou variante de l’exercice proposé en fonction de la pathologie ou de la difficulté rencontrée, afin que l’ensemble du groupe soit pleinement intégré et participatif. J’observe à la fois la mobilisation fonctionnelle, l’utilisation du potentiel cognitif mais aussi la palette émotionnelle que chacun traverse. Comme l’expliquait Hellbrunn, le comportement observé sur le ring est assez évocateur du comportement de la personne dans la société. Les séances montrent les niveaux de stratégie employés, les capacités de résolution de problème, les postures (intraverti, extraverti, soumis, leader…), la résistance au stress, le niveau d’anticipation… Je répertorie alors toutes ces observations dans un compte rendu. Il se peut que pendant que le coach continue la séance, un patient demande à s’isoler pour verbaliser sur ce qui l’anime et ce que l’exercice a pu mobiliser chez lui. Le niveau motivationnel, la persévérance et le dépassement de soi sont aussi des indicateurs précieux souvent révélateurs du comportement du patient sur les différentes activités sociales plus globales. Les exercices proposés sont variés : soit individuels, au sac, pour le rapport à soi, soit en binôme dans un travail de rapport à l’autre, ou encore sous forme de « circuit training » avec plusieurs ateliers, plus cohésif et sollicitant l’esprit de groupe. Porter et accepter les gants est déjà un exercice en soi qui peut susciter des émotions et nécessiter un besoin d’adaptation. Dans le full-contact, l’ensemble du corps est sollicité : nous observons ainsi l’équilibre lors des coups de pieds, la coordination entre membres supérieurs et inférieurs lors de l’enchaînement de plusieurs techniques, mais aussi l’acceptation de son corps en mouvement. Les fonctions cognitives sont largement évaluées : notamment le niveau de compréhension des consignes, la mémorisation des séquences d’exercices qui parfois peuvent ressembler à des chorégraphies. Sont travaillées la technique puis la vitesse, et si la personne est suffisamment à l’aise elle peut imaginer mettre la force dans ses mouvements. Cette chronologie des apprentissages est essentielle pour une bonne intégration et appropriation de chaque exercice. À la fin de l’entraînement est proposé un temps d’étirement afin de ramener le corps, le cœur et le souffle au calme et diminuer le risque de courbatures. Les ressentis physiques et émotionnels sont abordés. Le point de vue est individuel ou ramené au groupe. Chacun peut s’exprimer sur ce qu’il a aimé ou non, sur ce en quoi cela va lui être utile au quotidien et sur l’utilité de la séance par rapport à sa problématique individuelle et aux objectifs visés. Ainsi, nous pouvons identifier des modifications interpersonnelles et la projection du transfert des acquis dans le quotidien. Après plusieurs séances, un bilan est fait qui reprend les objectifs de départ, permettant ainsi de voir les effets de la boxe-thérapie sur l’état de santé psychi­que des patients et sur l’atteinte ou non de ses objectifs. J’ai résumé et comparé les informations à la fois récoltées dans les publications citées dans la bibliographie en termes de bienfaits de la boxe sur la santé et celles issues des entretiens avec les patients, formulées sous forme de difficultés rencontrées. Aussi le tableau 1 répertorie-t-il les retours des patients en termes d’évolution observée par leur soin après plusieurs séances de boxe-thérapie.

ANALYSE ET DISCUSSION

Globalement nous observons une similitude entre les effets repérés dans la littérature et les effets verbalisés par les patients eux-mêmes et sans indiçage. Ce qui est intéressant est que ces effets répondent à des besoins exprimés en amont mais aussi à des besoins qui au départ n’étaient pas verbalisés par les patients, comme la perte de poids, l’amélioration de la mémoire et de la concentration. La boxe entraîne donc des modifications dans le comportement et la symptomatologie.

Pour mesurer les impacts observés chez les personnes de manière plus concrète, revenons sur les cas présentés précédemment. Il leur a été demandé de faire un témoignage écrit qui, associé à nos observations professionnelles, permettent de dégager des axes d’évolution.

 

Récapitulatif
des bienfaits de la boxe
sur la santé référencés
par la littérature
Limitations d’activité ou restrictions de participation exprimées par les patients lors de l’entretien avant le démarrage de la boxe-thérapie Retours des patients après plusieurs
séances de boxe-thérapie
Verbalisation émotionnelle Difficulté gestion émotionnelle (tristesse et colère) Verbalisation des émotions et des ressentis et évacuation des émotions négatives par le mouvement. Possibilité pour certains d’identifier une cause des ressentis

Évacuation du stress

Verbalisation des angoisses

angoisse Expression des peurs et possibilité de défocalisation des pensées. Diminution des ruminations. Développement de la confiance en soi. Développement des capacités d’anticipation de situation anxiogène. Dépassement de soi
Canalisation de la violence Non évoqué Non évoqué

Développement de la con­fiance en soi/estime de soi

Revalorisation

Dévalorisation

Discours négatif sur soi et sur autrui

isolement

Prise de conscience de certaines compétences. Dépas­sement de sa zone de confort. Attitude plus positive avec des visages souriants et une posture plus verticale
Favoriser la communication Désocialisation, timidité, isolement Cohésion et échanges dans le groupe. Envie de parler de cette expérience sportive à l’entourage. Envie de sortir pour aller se soigner car se sent stimulé.

Endurance respiratoire

Amélioration cardio-vasculaire

Essoufflement, fatigabilité Meilleure endurance

Développement : réflexes, agilité et coordination

Tonification du corps

Amélioration de la souplesse et de l’équilibre

Troubles de l’équilibre et chutes répétées

Perte d’autonomie dans les AVQ

Verbalisation d’une augmentation de la mobilité générale ; Diminution de la peur de chuter
Perte de poids Non évoqué Perte de poids
Action sur les fonctions cognitives Non évoqué Meilleur niveau attentionnel, concentration et mé­morisation des séquences d’exercices. Stimulation de l’état de vigilance
Problématiques liées au rapport au corps Amélioration de la prise de conscience du schéma corporel
Trouble du sommeil Amélioration du sommeil
Gestion du stress par des comportements alimentaires inadaptés Diminution des crises de boulimie. Décentration de la thématique alimentaire

Tableau 1. Auto-observation de l’évolution des patients après plusieurs séances de boxe-thérapie.

 

Cathy a pu prendre conscience qu’elle « avait la capacité de faire du sport à 71 ans ». En effet, elle explique que souvent les personnes âgées « sont cantonnées au scrabble et au yoga » qu’elle trouve trop peu dynamiques par rapport à son besoin de mouvement. « La boxe permet d’avoir confiance en soi. Oui, je peux le faire moi aussi. Me défouler et sortir la colère que j’ai à l’intérieur, au moins je ne la reporte pas sur les membres de ma famille en leur criant dessus. » Ici la boxe permet de déplacer l’objet émotionnel et ainsi de générer des relations plus adaptées avec autrui. Cathy se sent plus dynamique et initie plus d’activités au domicile et en association. Cette nouvelle implication dans les loisirs ne laisse plus de temps aux « grignotages » et entraîne une perte de poids significative et une meilleure mobilité. L’équipe observe moins d’anxiété, ce qui a amené le psychiatre à diminuer le traitement. Nous observons une diminution de la dépendance envers le personnel soignant. Cathy à ce jour ne fait plus partie du groupe de sport, car elle a atteint les objectifs souhaités. Pour autant, elle n’a pas arrêté la boxe car elle a poursuivi la pratique en coaching individuel afin d’en conserver tous les bénéfices, mais elle le vit maintenant comme un loisir moins stigmatisant et moins « lourd symboliquement à porter », dit-elle, qu’une thérapie.

Franck évoque, lui, une amélioration notable de son équilibre : en effet nous observons un nombre de chutes moins important, passant de deux ou trois chutes par mois à une seule, voire à aucune dans les semaines qui ont suivi le travail ciblé sur l’équilibre en boxe-thérapie. La concentration tend à s’améliorer au fur et à mesure des séances. Si cette amélioration n’est fondée pour le moment que sur des observations propres du patient, il serait intéressant de pouvoir la quantifier par des bilans que proposerait la neuropsychologue de notre service. Il n’est pas observé d’effet sur son niveau de dépendance à l’alcool qui fait que la clinique reste tout de même fragile. Et, même s’il dit ressentir « un défoulement » pendant les séances, s’inscrire dans une activité maintenue reste impossible pour le moment du fait de ses troubles de la mémoire qui ne lui permettent pas d’être autonome sur la gestion de ses rendez-vous qu’il oublie bien souvent. Nous expérimentons donc en ergothérapie la mise en place des stratégies autour de l’orientation dans le temps et de l’organisation de ses RDV.

Josy montre au fur et à mesure des séances la possibilité d’exprimer ses émotions, surtout lors du travail seule face au sac. « C’est comme si je me retrouvais face à moi-même. » Josy pleure devant le sac et demande régulièrement pendant les séances un temps de parole, comme pour prendre acte de l’émotion qui est en train de s’exprimer. De cette façon, son cerveau classe l’émotion qui est alors plus facilement « digérée ». « En sortant, je suis vidée, bien et détendue. » Elle exprime que le sport et la sophrologie sont d’importantes et d’efficaces alternatives face au choix de ne pas prendre de traitements « chimiques qui eux font grossir et endorment ». Josy a développé sa participation dans des activités à la maison et au jardin. La boxe lui a apporté de l’affirmation de soi et l’envie d’être dans l’action dans son quotidien. Elle a pu également se positionner face à son mari en adaptant une réponse à ses dites agressions avec moins d’impulsivité et plus de distanciation. Les objectifs étant atteints, nous avons mis fin à ce soin.

La boxe semble donc avoir un impact positif en santé mentale lorsqu’elle est intégrée dans un dispositif de soin. Dans le cadre d’un suivi en ergothérapie, le fait que l’activité soit dynamisante et à l’extérieur nous permet d’observer chez les patients une capacité à se mobiliser ou à s’inscrire plus facilement dans des activités extérieures socialisantes à plus long terme. Naît alors une sensation de plaisir souvent éteinte dans le cadre d’une pathologie psychique. La prise d’initiative est stimulée et favorise l’engagement dans les activités de vie quotidienne. L’objectif ici n’est pas d’en faire des boxeurs expérimentés, mais plutôt d’impulser des comportements positifs ouvrant alors le champ des possibles en direction d’activités qui auraient plus de sens pour eux, en travaillant sur la motivation et l’engagement dans des activités significatives. Le travail en ergothérapie se poursuit donc dans l’accompagnement de la personne et s’inscrit dans des activités en dehors du soin (centres sociaux, associations…). En effet, le niveau motivationnel alors stimulé et l’expérimentation dans le cadre de la boxe-thérapie deviennent alors transférables sur n’importe quelle activité de leur choix.

CONCLUSION

La boxe se révèle être une médiation permettant de développer des compétences utiles non pas seu­lement à l’activité en soi, mais à toutes les activités qui solliciteront des fonctions organiques, physiques, cognitives, émotionnelles et sensorielles similaires. Ceci s’inscrit facilement dans un projet de soin qui vise la réhabilitation psychosociale nécessaire en vue de sortir du contexte institutionnalisant. La boxe contribue ainsi à la destigmatisation de la personne souffrant d’un handicap invisible qu’est le handicap psychique.

Le ministère de la Santé inclut le sport dans la santé, notamment dans la recommandation de 2015 via le plan national de la prévention de la perte d’autonomie. Elle indique l’importance pour « les soignants d’être formés à promouvoir, dans les parcours de santé, une pratique d’activité physique adaptée à l’état de santé des patients ». De plus, l’HAS en 2015 évoque que « l’activité physique et sportive » ne relève pas exclusivement du champ sanitaire. Elle peut aussi intervenir dans différents métiers soignants (masseur kinésithérapeute, ergothérapeute, psychomotricien…) et non soignants (éducateur sportif…). Enfin, selon le décret n° 20161990 de décembre 2016 : « les médecins traitants peuvent prescrire aux personnes souffrant d’affections de longue durée une activité physique. » Les ergothérapeutes sont mentionnés comme professionnels de santé à l’article L 4331-1, mais aussi une seconde fois en mars 2017 avec la mise en place du livret d’instruction facilitant la prescription.

La boxe, lourde de ses stigmates relayés dans les films ou l’actualité, commence à voir évoluer son image. Trouvant place dans le monde de la santé et du handicap par le biais du handisport et du sport adapté, elle devient un outil pertinent et utile qu’il me semblait important d’intégrer à ma pratique professionnelle. Alternative ou complément de la médication, elle suit le mouvement qui tend à responsabiliser et à rendre le patient acteur de sa prise en soin en le mettant au centre d’une activité dynamisante qui sera alors le tremplin à une resocialisation, l’incitant à prendre soin de soi via une façon innovante de créer du lien et d’amener la personne vers le soin psychiatrique. Une limite est celle du non-remboursement de la pratique sportive dans le cadre de la santé pour les maladies psychiques, même si certaines mutuelles tentent de s’adapter à cette nouvelle vision du soin.

Références bibliographiques

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Ressources Internet

Définition du full-contact : www.fffcda.com

La boxe-thérapie, le soir : www.lesoir.be/art/boxe-therapie.com

L’handiboxe veut se faire une place : www.handirect.fr

Programme nutrition santé 2019-2023/programme ICAPS/programme entreprise active PNNS : www.sports.gouv.fr

Site de la revue Cerveau et Psycho : www.cerveauetpsycho.fr

Références complémentaires

Lassu, O. (2006). La voix des coups. Film documentaire, France.

Pour référencer cet article

Lemarié, K. (2020). La boxe comme outil en ergothérapie : une nouvelle vision du soin en santé mentale. ErgOThérapies, 78, p. 31-38.


Article rédigé par :
  • Kyrha Lemarié

    Kyrha LEMARIÉ
    Ergothérapeute DE
    Hôpital de jour La Passerelle
    Service de psychogérontologie
    18 rue Felix Faure
    17500 Jonzac
    Kyrha85@yahoo.fr


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