Corps et mouvements

Apports d’une pratique corporelle dans les soins personnels et le soin psychique

Body and movements

Contributions of a bodily practice in personal care and psychic care

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Summary :

Amid a societal context that promotes physical activity as a therapeutic approach and recognizes occupational therapists as users of these practices, how can physical activity or an activity based on body movement help people suffering from mental illness? This text aims to examine the advantages and limitations of physical activities within the context of enforced hospitalisation, a place where patients express a “need” to move. From this need, an integrative body practice group was proposed by an occupational therapist. Three clinical vignettes will illustrate therapeutic use of this practice in the fields of personal care and mental care.

INTRODUCTION

L’intérêt pour l’activité physique s’inscrit de plus en plus dans un contexte sociétal, soucieux d’une meilleure hygiène de vie. Cet intérêt est soutenu par les recommandations de la HAS, incitant les médecins à prescrire de telles activités, leur donnant ainsi une valeur thérapeutique. Les ergothérapeutes sont reconnus comme des acteurs susceptibles de proposer de telles pratiques et un décret en précise les modalités.

Dans le domaine de la santé mentale, une proposition d’activités physiques pour se mettre en mouvement peut se heurter à l’apragmatisme des patients dépressifs. Mais, dans un contexte de soins sous contrainte, les patients peuvent, au contraire, éprouver le « besoin de bouger » en réaction à la situation d’enfermement. Comment dès lors proposer à des personnes éloignées de l’activité physique de se remettre en mouvement de façon douce et progressive pour être mieux dans leur corps et dans leur psychisme ?

La description d’une pratique corporelle de gymnastique douce développée par une ergothérapeute, sera l’occasion d’interroger les intérêts thérapeutiques et les limites qu’une telle activité peut avoir pour des patients présentant des troubles psychiques. Ce groupe a été validé dans le cadre des pratiques institutionnelles du service, avec pour intention, du moins dans un premier temps, d’améliorer la qualité de vie des patients et aussi celle de l’institution. D’autres intérêts psychothérapeutiques se sont ensuite révélés au fil des séances, intérêts qui seront analysés et discutés, pour comprendre comment une activité de soins personnels favorisant une meilleure hygiène de vie peut aussi entrer dans le domaine du soin psychique.

SITUATION ET CONTEXTE

Un contexte sociétal

« Bouger » est devenu une proposition qui s’inscrit dans de bonnes pratiques de santé, soutenue par un souci de prévention pour une meilleure hygiène de vie. L’HAS (Haute Autorité de santé) donne des directives aux médecins pour prescrire de telles activités : « L’activité physique (AP) a des effets bénéfiques sur la santé, la condition physique et le maintien de l’autonomie à tous les âges de la vie. Une AP régulière permet de prévenir de nombreuses maladies chroniques (maladies cardio et cérébro-vasculaires, diabète de type 2, obésité, dépression, cancers, etc.). Elle est aussi, dans ces maladies, une thérapeutique à part entière seule ou en association avec un traitement médicamenteux » (site de la HAS).

La pratique d’activités physiques ou corporelles est transversale à de nombreux métiers qu’ils soient issus du soin ou pas : EAPA, professeurs de sport, coachs sportifs, kinésithérapeutes, psychomotriciens… L’ergothérapeute est maintenant reconnu comme l’un des acteurs permettant à des patients de découvrir ou de retrouver une activité physique signifiante et adaptée : « Art. D. 1172-3. Pour les patients présentant des limitations fonctionnelles sévères telles que qualifiées par le médecin prescripteur en référence à l’annexe 11-7-2, seuls les professionnels de santé mentionnés au 1° de l’article D. 1172-2 sont habilités à leur dispenser des actes de rééducation ou une activité physique, adaptée à la pathologie, aux capacités physiques et au risque médical » (décret n° 2016-1990, site de l’ANFE).

Un contexte de soins sous contrainte

C’est dans une unité de soins fermée, qu’une demande d’activités physiques a émergé, tant du côté institutionnel, les soignants trouvant que les patients avaient besoin de « sortir de leur lit » ou d’« utiliser leur énergie en trop », que du côté des patients, dont certains exprimaient clairement qu’ils ne « bougent plus assez » dans un service où ils ne sont pas libres d’aller marcher à l’extérieur.

Les patients, hospitalisés dans ce service de soins sous contrainte, souffrent pour la plupart de schizophrénie, de troubles de l’humeur avec des risques suicidaires importants ou de troubles psychiques nécessitant une mise en protection. Ils sont hospitalisés pour des durées variant de 1 à plusieurs mois, la moyenne se situant autour de 3 mois.

Ces personnes peuvent présenter une dissociation psychique, une agitation physique et psychique, une clinophilie, des sentiments de vide pouvant déclencher de l’angoisse, une perte de sens et de repères temporaux-spatiaux. Ils trouvent que les « journées sont vides et se ressemblent toutes », semblant parfois entrer dans une sorte de temps présent qui se répète à l’identique. Ce sentiment de vide et de perte de sens peut être rapproché de la notion de privation occupationnelle.

« Les recherches menées dans le cadre des sciences de l’occupation, ont permis d’établir des liens entre l’engagement dans des activités et la santé ou le bien-être », tandis qu’à l’inverse « le manque d’accès à des activités, appelé privation occupationnelle, apparaît comme un facteur de désorganisation psychique » (Riou et Leroux, 2017). Cette privation va entraîner des plaintes et des demandes « de faire quelque chose » des patients, souvent au sens restrictif du terme occupationnel qui viendrait comme un passe-temps permettant de combler un vide.

De façon globale, l’ergothérapie permet d’aider les patients à retrouver motivation et engagement, grâce à une relation médiatisée. Les activités proposées dans notre service s’articulent, essentiellement, autour du soin psychique, dans une dimension psycho-dynamique (expression créative médiatisée) ou plus cognitive (jeux et activités artisanales). Mais les interventions proposées ne répondaient pas à la demande des patients de pouvoir bouger, ni à l’attente institutionnelle d’un apaisement des personnes qui tournent en rond dans les couloirs, favorisant une atmosphère d’agitation « contagieuse »dans l’institution.

Faire émerger une demande

C’est après une journée sur la prévention en santé mentale, à laquelle des patients étaient invités, que des échanges ont pu avoir lieu, entre soignants, thérapeutes et patients. Ayant constaté que l’activité physique pouvait faire partie des outils permettant d’avoir une « bonne santé mentale », un patient nous a interrogés : « L’activité physique, mais qu’est-ce que c’est ? »

Cette question a permis d’ouvrir un temps de parole à partir des savoirs des participants. Les échanges de souvenirs ou sur la façon de faire de chacun ont été intéressants et fructueux. Les idées de chacun et chacune ont permis de parler de l’intérêt et de la nécessité de l’activité physique dans la vie quotidienne. Les patients ont été étonnés de découvrir qu’activité physique ne rime pas uniquement avec sport et que marcher, faire le ménage ou le jardin « permet aussi de se dépenser ».

Pour pouvoir mettre en place une alliance thérapeutique, nous nous sommes donc appuyés sur les paroles des patients, leurs besoins et leurs attentes, souvent teintées d’ambivalence, entre besoin de bouger et manque de motivation intrinsèque. L’histoire de notre rencontre avec Jeanne vient illustrer ce besoin de mouvements.

Jeanne voudrait bien bouger un peu…

Jeanne a 83 ans. C’est une très petite dame âgée, aux cheveux blancs qui semble toujours un peu étonnée, surprise, avec le regard souvent ailleurs. Elle est hospitalisée lorsque son mari, souffrant d’un cancer, est lui-même accueilli dans un service de soins palliatifs. Elle est désorientée, confuse et présente des troubles de la mémoire. Ses troubles étaient déjà présents à son domicile mais son mari, qui s’occupait d’elle, a permis qu’elle puisse rester dans sa maison. Ses difficultés s’accentuent encore lorsque son mari décède pendant qu’elle est dans notre service. Nous l’accompagnerons à son enterrement et il devient rapidement évident qu’elle ne pourra pas rentrer chez elle. Un placement en maison de retraite sera alors envisagé et les démarches enclenchées.

À la suite d’une prescription médicale, je rencontre Jeanne dans le service et nous faisons connaissance. Je me présente, en tant qu’ergothérapeute, ce qui nécessite quelques explications car elle ne connait pas ce métier. Je m’informe de son vécu de l’hospitalisation, de ce qui l’a amenée dans notre service et de ce qu’elle attend de nous. Elle a bien intégré qu’elle est à l’hôpital, mais ne peut pas me dire quels sont ses objectifs ou ses besoins, car elle n’est pas très consciente de ses troubles.

J’explique donc à Jeanne les activités thérapeutiques que nous proposons, je lui fais visiter les salles et je l’écoute. Elle se plaint surtout de ne pas assez bouger. « Avant je faisais du jardinage et du ménage, ici on ne fait rien… » Je lui parle donc du groupe « Mouvements ». La durée de 45 min semble lui convenir et elle apprécie que la salle soit grande, parce que « c’est étouffant, dans le service, là, et on ne peut pas sortir pour bouger. »

Jeanne apprécie les séances, avec une préférence pour les mouvements lents. Elle apprécie de bouger et de faire une activité physique douce. Lorsque nous travaillons debout, elle se place derrière sa chaise, pour s’appuyer dessus, parce que dit-elle, « je ne suis pas très sûre sur mes jambes ». Elle souligne souvent l’intérêt qu’elle ressent dans la pratique d’une activité physique douce : « C’est bien, cette activité, je peux bouger. On s’ankylose dans ce service. On ne va pas beaucoup à l’extérieur. »

Lorsqu’elle sortira, Jeanne nous confiera qu’elle espère bien qu’elle pourra retrouver une telle pratique dans sa maison de retraite. « Pourvu qu’il y en ait là-bas. » Cette pratique corporelle a permis à Jeanne de mieux vivre son temps d’hospitalisation. Elle a pu réaliser une activité signifiante pour elle, retrouver une possibilité de se remettre en mouvement pour une meilleure qualité de vie.

Au-delà d’une réponse à la privation occupationnelle, une question peut se poser : l’activité physique va-t-elle proposer uniquement un travail dans le domaine des soins personnels, favorisant un mieux-être, ou peut-elle, sous certaines conditions, déployer une dimension psychothérapeutique, nécessaire en santé mentale ? Nous allons nous appuyer sur quelques références pratiques et conceptuelles pour répondre à cette problématique.

DES RÉFÉRENCES PRATIQUES ET CONCEPTUELLES

Une pratique intégrative

L’activité physique proposée dans le groupe « Mouvements » s’appuie sur des pratiques diverses. Elle a été élaborée, au fur et à mesure des séances, avec l’aide des patients eux-mêmes qui ont pu éprouver les exercices et signifier leurs préférences. À partir de ces exercices, une structure a été créée, intégrant principalement les mouvements lents et les automassages. Les personnes sensibles à la dimension sensorielle tactile sont plus accessibles aux automassages, tandis que les personnes plus kinesthésiques apprécient la dimension du mouvement.

Il est possible de parler d’une pratique intégrative, au sens où plusieurs pratiques sont à l’origine de ce travail et dans la mesure où elles ne sont pas simplement juxtaposées, mais utilisées dans une structure originale. Cette structure permet un travail progressif de tout le corps, favorisant un sentiment d’unité corporelle globale comme support identitaire. Elle inclut donc les temps d’automassages et de mouvements lents, intimement tissés dans une ligne conductrice. Toutefois, selon les besoins, demandes, compétences des participants, l’accent pourra être placé, de façon plus appuyée, sur l’une ou l’autre de ces orientations. Cette pratique est développée dans le site ergopsy.com (Launois, 2019).

Les mouvements lents et doux permettent de mobiliser muscles et articulations, favorisant une meilleure conscience proprioceptive et kinesthésique (Calais Germain, 2005), pour un sentiment d’existence personnel plus intense et perceptible. Ces mouvements sont issus de différentes méthodes, telles que la relaxation active (Martenot, 2004), la brain gym (Dennison, 2010) le tai chi chuan ou le gi gong, gymnastiques douces chinoises. Les mouvements les plus simples et les plus efficaces ont été conservés et constituent un réservoir de base. Si certains sont répétés à chaque séance et ritualisés, pour favoriser leur apprentissage, d’autres sont plus « improvisés » pour permettre aussi des découvertes un peu plus inattendues.

Les automassages du corps sont issus de pratiques d’origine asiatique : do in (Rofidal, 1978, 1982) ou shiatsu (Truchot, 1992). Ces pratiques d’acupressure (appuis avec les doigts) reposent sur le concept d’énergie, le Qi, qui sous-tend la médecine chinoise traditionnelle et en particulier l’acupuncture. La structure globale des automassages est répétitive pour être transmise facilement. Les automassages retenus sont un ensemble d’exercices simples et aisément reproductibles. Ils sont proposés avec une ligne conductrice ritualisée, permettant un apprentissage d’exercices reproductibles en autonomie. Le travail de la conscience de soi, en termes de schéma corporel, ainsi que celui de la contenance corporelle et psychique, en sont les effets thérapeutiques principaux.

Le Moi-peau

La dissociation psychique de la plupart des patients psychotiques a nécessité la recherche de concepts pour donner du sens et relier cet ensemble d’exercices. Les références conceptuelles psycho-dynamiques principalement utilisées sont issues du travail de D. Anzieu autour de la notion de Moi-peau. « Le Moi-peau sert à l’enfant à se représenter lui-même comme Moi « contenant les contenus psychiques » à partir de l’expérience de la surface du corps » (Anzieu, 1995). L’auteur a développé ce concept en décrivant 8 fonctions, analogiques à celles de la peau : maintenance, contenance, pare-excitation, individuation du soi, inter-sensorialité, soutien de l’excitation sexuelle, recharge libidinale, inscription psychique (Launois, site ergopsy.com, 2010).

Anzieu (2000) développe ensuite la notion d’enveloppe psychique. Il décrit les deux faces du Moi-peau : la face externe en lien avec sensations et cénesthésies et la face interne favorisant l’inscription imaginaire des traces psychiques. C’est la fonction contenante, comme fonction dynamique, qui contribue à l’élaboration de cette enveloppe psychique, créant des liens entre une sensation extéroceptive et le sens interne que l’enfant peut lui donner, installant peu à peu des contenus psychiques cohérents dans une enveloppe psychique contenante.

C’est cette fonction contenante qui se révèle l’une des plus pertinentes pour des patients schizophrènes qui souffrent d’une « schize » (rupture, séparation, dissociation de l’esprit) et voient leurs contenus psychiques se morceler, se disperser et leur revenir de l’extérieur sous forme de voix ou d’hallucinations, comme s’ils ne leur appartenaient pas. C’est la fonction contenante qui permet d’assurer une protection et une distinction des contenus psychiques. Elle soutient ainsi l’existence d’un espace psychique interne et favorise une cohérence identitaire.

Une autre fonction du Moi-peau se révèle également importante : c’est la fonction d’inter-sensorialité. « La peau est une surface porteuse de différents organes des sens qu’elle relie entre eux. Le moi-peau est une surface psychique qui relie les sensations de différentes natures et permet de faire un lien entre elles, sur fond d’enveloppe tactile ». « La peau est une toile de fond qui permet de donner un sens commun à toutes les sensations réunies. Si cette fonction fait défaut, c’est l’angoisse de morcellement, avec le fantasme que chaque organe peut fonctionner pour lui-même, de façon anarchique » (Launois, site ergopsy.com, 2010). Redonner un sentiment d’unité globale de l’enveloppe de la peau, sur un plan physique, favorisera donc un sentiment d’unité psychique et de continuité.

Deux vignettes cliniques vont venir éclairer les apports du mouvement dans le domaine des soins personnels pour un patient que nous nommerons Gilles, puis l’intérêt des automassages, de l’activation du canal sensoriel tactile et de la contenance pour Sébastien, dans le domaine du soin psychique.

Gilles et le mouvement

Gilles a 40 ans. Il est de taille moyenne, brun, avec une corpulence qui tend à s’alourdir au fil des années. Il aime le contact et s’intéresse aux autres personnes, tentant de les comprendre, de les aider, de « leur transmettre quelque chose », dit-il. Il a été diagnostiqué schizophrène lorsqu’il avait 22 ans. Il avait commencé à faire des études de psychologie, qu’il a dû arrêter en raison des états dissociatifs qu’il a vécu, avec des éléments de persécution et délirants. Il pratique le yoga depuis plus de 10 ans, de façon personnelle et régulière. Il évoque le besoin de pratiquer des exercices corporels au quotidien, mais lorsqu’il est en état dissociatif, il ne pratique plus, ce qui est le cas durant son hospitalisation.

C’est lors de l’une de ses hospitalisations dans l’unité fermée que Gilles vient en séance dans le groupe « Mouvements ». Il cherche les similitudes et les différences entre sa pratique et celle qui est proposée. Il a pratiqué le gi gong (gymnastique douce chinoise) et identifie quelques mouvements qui sont intégrés, en fin de séance. Ces mouvements fluides, lents et doux, permettent de mettre en cohérence respiration et mouvements, de ralentir le rythme corporel et d’être à l’écoute de ses sensations.

Lorsque Gilles vient en séance, il se sent valorisé de pouvoir pratiquer aisément la plupart des mouvements. Il est satisfait de retrouver des exercices qu’il connaît ; cela contribuera à créer une bonne alliance thérapeutique avec l’ergothérapeute, alliance qu’il étendra peu à peu au service. Il est aussi tout à fait capable d’intégrer de nouveaux exercices, dans un processus d’apprentissage. Après quelques séances, il demandera s’il est possible de lui prêter un tapis de sol, pour qu’il puisse à nouveau pratiquer le yoga dans sa chambre. La motivation et l’engagement de Gilles pour la pratique d’activité physique ont donc été soutenus par l’activité proposée en ergothérapie.

Pour Gilles, le sentiment identitaire s’étaye sur une façon d’être et de prendre soin de lui par ses pratiques corporelles. Et ce sentiment a été conforté par une activité thérapeutique proche de sa pratique personnelle, source de sens et de plaisir pour lui. Pour ce patient, il est clair que sa pratique préalable a été déterminante dans sa motivation rapide à reprendre une activité physique régulière de façon autonome. « J’ai retrouvé mon rythme pour démarrer la journée. »

Les intérêts thérapeutiques pour ce patient se situent donc clairement dans le domaine des soins personnels, lui rendant le pouvoir de se situer d’une façon active dans la gestion personnelle de son hygiène de vie.

Sébastien et la contenance

Sébastien a 33 ans. Il est grand et mince, avec des cheveux longs. Il affiche souvent un grand sourire, semblant un peu « flotter » ailleurs. Il utilise des pratiques corporelles de type méditatif, mais en mouvement. Il ne cherche pas à s’inscrire dans une méthode particulière mais « bouge pour mieux sentir son corps ». Lors d’une de ses pratiques pour « capter l’énergie extérieure » il a été interpellé car il pratiquait nu, au bord d’un étang dans l’espace public. Son discours délirant l’a conduit à une hospitalisation pour une 4e décompensation de sa schizophrénie paranoïde.

Lorsque nous nous rencontrons, Sébastien est rapidement intéressé par le fait d’intégrer une pratique corporelle qui a du sens pour lui. Il ne souhaite pas intégrer le centre sportif, car, dit-il, « bouger pour bouger, ça ne suffit pas ». Il nous indique que l’activité physique qu’il pratique ne lui apporte pas que des bienfaits physiques, mais aussi des bienfaits sur le plan psychique. Lors du temps d’accueil, il me confie qu’il lutte sans cesse contre un envahissement noir à l’intérieur de lui, qui vient, selon lui, de l’extérieur. Cette description n’est pas pour lui une métaphore car il a une conscience délirante de cet état de choses.

Ce sont les automassages qui se sont révélés les plus efficaces et les plus signifiants pour Sébastien, lui qui pouvait alors dire : « Ça me rassemble de sentir tout mon corps. » Après les séances, il apparaissait comme détendu et plus capable de contenir ses idées délirantes qui restaient encore présentes. Le travail de contenance, par les automassages qu’il a découvert, lui a semblé si efficace qu’il l’intègre désormais dans sa pratique quotidienne.

Nous voyons que ce nouvel outil est certes intégré, mais que ce travail sur la contenance ne modifie en rien les contenus intrapsychiques qui restent, dans le cas de Sébastien, délirants. Le délire n’a pas totalement cédé, même avec un traitement médicamenteux, et l’extérieur reste quelque chose de menaçant pour lui, y compris d’ailleurs les médicaments qui lui sont « imposés », dit-il, alors qu’il voudrait se soigner de manière naturelle.

Il dira que cette pratique corporelle lui permet de se créer un bon bouclier de protection pour lutter contre « l’envahissement de l’ombre » : « L’enveloppe du corps, la bulle autour de moi, permet que le noir ne rentre plus dedans. » Cette description montre l’intérêt du travail sur le Moi-peau, comme métaphore d’une enveloppe psychique plus sécure. Lors des séances, tout un champ sémantique est proposé par l’ergothérapeute pour soutenir les gestes d’automassages et les ancrer dans un sens signifiant. Les intentions se déploient dans les mots employés qui saupoudrent la séance : envelopper, bulle de protection, enveloppe de peau, massages renforçant le sentiment de sécurité limites corporelles, distinction dedans et dehors. Et il semble bien que Sébastien ait intégré ces suggestions.

Les processus thérapeutiques qui se sont déployés pour Sébastien, se situent à la fois dans le champ de l’enrichissement dans sa pratique personnelle et aussi du soin psychique, favorisant une meilleure conscience identitaire. L’espace psychique interne est plus solide car l’enveloppe psychique est soutenue par le travail de la contenance corporelle et de l’intersensorialité. Sébastien a pu retrouver le sentiment d’avoir une enveloppe corporelle plus consciente dans un Moi-peau plus unifié.

INTÉRÊTS ET LIMITES

Limites

Tous les patients hospitalisés sous contrainte, n’ont pas des pratiques personnelles d’activité physique et des motivations intrinsèques. La motivation doit souvent être extrinsèque, soutenue par les thérapeutes. Ainsi, Michel nous dit que « cela fait bizarre de refaire de la gym comme à l’école », Nathalie souligne que « c’est fatigant, ce truc », et Évelyne trouve qu’on n’aurait pas dû la sortir de son lit « juste pour s’agiter comme cela ». L’apragmatisme des personnes schizophrènes n’est pas toujours aisé à contourner et la motivation sera donc à soutenir et à étayer de façon vigoureuse.

La dimension délirante du vécu corporel peut poser des difficultés, en particulier la dysmorphophobie (sentiment de transformation corporelle), qui ne permet pas un travail sur le corps. Les hallucinations cénesthésiques sont également une contre-indication à ce type de pratique, risquant de ramener encore plus l’attention de la personne sur cette dimension délirante. Les sentiments de persécution et d’intrusion psychique rendent également difficile un travail d’automassages, du moins dans un premier temps, car ils seront ensuite une bonne indication d’un travail de la fonction de contenance psychique, comme support d’un meilleur sentiment de sécurité.

La dissociation psychique empêche également la constitution d’un sentiment identitaire personnel et d’un lien entre corps et esprit. Un travail de conscience de soi, qui nécessite de se concentrer et de se prendre comme sujet d’expérience, reste donc compliqué et il faudra parfois attendre l’effet des traitements médicamenteux. La fonction d’inter-sensorialité du Moi-peau, permettant de relier les différentes sensations entre elles sur fond d’enveloppe tactile, permet un travail sur l’angoisse de morcellement.

Les patients schizophrènes prenant souvent les mots au pied de la lettre, car ils n’ont pas toujours accès à la dimension de symbolisation, qui donne du sens en reliant représentation et mots. Il faudra faire très attention au vocabulaire employé. Ainsi Catherine, qui venait d’entendre qu’il fallait « ouvrir les bras en inspirant », pour que la poitrine soit ouverte plus largement, s’est grandement inquiétée de cette ouverture potentielle, créant une faille dans le corps.

Soins personnels ou soin psychique ?

L’activité physique est souvent identifiée dans le domaine de l’hygiène de vie, pour retrouver et ancrer des compétences à prendre soin de soi. Elle entre alors clairement dans le domaine des soins personnels, soutenant les capacités de la personne à s’engager dans de telles activités, en fonction de ses goûts. Le fait de pratiquer des activités physiques à l’hôpital peut inciter la personne à transférer cette pratique à l’extérieur lors de son retour à domicile.

Mais une activité physique ou corporelle peut aussi être proposée dans le domaine du soin psychique au sens psycho-affectif, si elle favorise la conscience de soi, la contenance corporelle et psychique. Elle permettra alors le renforcement d’un sentiment identitaire, inscrit dans un corps avec une sensorialité plus vivante et incarnée. Ce type de travail permet de passer d’un corps physique que l’on possède et que l’on met en mouvement à un corps que l’on vit, que l’on ressent en toute conscience et qui permet d’être (bien) dans sa peau, bien dans son être.

Toutefois, une activité physique ou corporelle ne s’inscrit pas de la même façon dans le soin psychique qu’une médiation expressive projective qui favorise l’introspection. Pour pouvoir proposer un travail sur les processus intrapsychiques, les contenus, il sera nécessaire d’ajouter un travail de mise en représentations externalisées et en mots. L’activité physique ou corporelle est un préalable à ce travail, réactivant pulsions, ressentis et sensations. Un travail en expression créative permettra alors de mettre en représentations (formes, images), ce qui se trouvait dans les empreintes mnésiques corporelles. Et enfin, le travail de mise en mots pourra avoir lieu pour donner du sens aux vécus corporels.

EN CONCLUSION

Le groupe « Mouvements » a répondu à la demande initiale des patients de « bouger » et à la demande institutionnelle d’une activité permettant d’« utiliser l’énergie dispersée des patients qui ne savent pas quoi faire ». Cette motivation qui pouvait sembler occupationnelle, dans un sens restrictif, a permis de créer une pratique corporelle, dont les intérêts se sont révélés au fil de sa mise en place, au plus près des besoins et ressentis des patients.

La pratique corporelle proposée dans cet article, se présente comme une pratique intégrative, située au carrefour de différentes approches. Elle peut permettre un travail dans les champs du soin psychique et des soins personnels. Dans le champ du soin psychique, elle permet la création d’une enveloppe psychique personnelle grâce au travail de la fonction contenante pour une meilleure conscience identitaire. Elle se propose dans ce cas, comme une thérapie psychocorporelle.

Dans le champ des soins personnels, cette pratique permet à des patients de retrouver des compétences pour prendre soin d’eux-mêmes. Elle se présente comme une activité d’hygiène de vie qui favorise l’amélioration de la qualité de vie dans des pratiques sources de plaisir et de bien-être. Des fiches techniques sont disponibles pour les participants qui souhaitent poursuivre cette pratique, avec un souci d’autonomisation et de transfert des acquis, l’une des spécificités des ergothérapeutes.

Cette pratique intégrative est d’ores et déjà utilisée par l’ergothérapeute qui l’a créée, dans différents domaines de soin, allant de la santé mentale à des parcours d’éducation thérapeutiques en soin somatique. Elle soutient donc de nouveaux comportements, visant à une meilleure santé physique et un meilleur bien être psychique pour la personne.

Références bibliographiques

Anzieu, D. (1995). Le Moi-peau. Paris : Dunod.

Anzieu, D. (2000). L’Épiderme nomade et la peau psychique. Paris, France : Collège de psychanalyse groupale et familiale.

Calais Germain, B. (2005). Anatomie pour le mouvement, Paris : Éditions Désiris.

Dennison, P. et G. (2010). Brain gym : le mouvement, clé de l’apprentissage. Paris : Le souffle d’or.

Martenot, M. & Saito, C. (1998, 2004). La relaxation active, ou kinésophie, forme particulière de relaxation, Paris, France : Le courrier du livre.

Riou, G. & Le Roux, F. L’hospitalisation en psychiatrie : de la privation occupationnelle au soin, VST – Vie sociale et traitements 2017/3 (n° 135), p. 104-110.

Rofidal, J. (1978). Do-In Tome 1, Paris, France : Chiron, Lausanne, Suisse : Au signal.

Rofidal, J. (1982). Pour bien comprendre le do-in, tome 2, Paris, France : Chiron, Lausanne, Suisse : Au signal.

Truchot, C. (1992). Trouver le bien-être, Do-in et Shiatsu, Paris, France : Courrier du livre.

Références complémentaires

Dunstetter, O., Loetscher, M. & Meyer, R. (1993). Lieux du corps en psychothérapie, Paris, France : Desclée de Brouwer.

Pierce, D. (2016). La science de l’occupation pour l’ergothérapie, Paris : De Boeck supérieur.

Ressources internet

Site ANFE : Dossier thématique « Activité physique et affection de longue durée. L’ergothérapie : une aide à l’engagement (accessible aux adhérents ANFE) https://www.anfe.fr/developpement-professionnel/39-exercice-professionnel/recherche-documentaire/667-activite-physique

Site HAS : https://www.has-sante.fr/jcms/c_2875944/fr/prescrire-l-activite-physique-un-guide-pratique-pour-les-medecins

Mutis-Launois, M. (2005) : site http://ergopsy.com

1)   2010, Section sur le Moi-peau : http://ergopsy.com/cote-psycho-dynamique-apports-de-d-anzieu-c41-89.html

2)   2019, Section sur les « pratiques corporelles » : http://www.ergopsy.com/une-pratique-integrative-relaxation-active-et-hypno-relaxation-c137-150.html

Pour référencer cet article

Launois, M. (2020). Corps et mouvements. Apports d’une pratique corporelle dans les soins personnels et le soin psychique. ErgOThérapies, 78, p. 55-61.


Article rédigé par :
  • Muriel Launois

    Ergothérapeute DE
    Enseignante en IFE et formatrice ANFE
    Formation à l’hypnose éricksonienne et aux thérapies brèves
    Créatrice du site ergopsy : www.ergopsy.com
    muriel.launois@laposte.net


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