En quoi les compétences de l’ergothérapeute le prédisposent-elles à un rôle de coordinateur ? Illustration auprès d’un dispositif de prévention des fragilités des personnes âgées dans l’Hérault

How the occupational therapists’ skills do they predispose them to a coordinating role? Illustration within a frailty prevention organization for elderly persons in the Herault region, in France

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Summary :

Based on the Seniors’health pathway (Parcours de santé des aînés) experimentation for seniors at risk of loss of autonomy on our territory, the occupational therapist coordinator role was created. This innovation is the result of a logical and assumed reflection on the part of the presidency of the association around the transversal skills of the occupational therapist and their holistic view of the people. From the assessment of needs to the development of a personalized health plan through interprofessional coordination, the missions of the occupational therapist coordinator are rich and varied, which is a particularly interesting form of practice that enriches our profession. In this article, the author questions the skills necessary for the coordinator’s mission and finds all the occupational therapist’s skills.

INTRODUCTION

D’ici à 2070, selon l’Insee, la proportion de Français de plus de 65 ans devrait quasiment doubler (x 1,7) pour atteindre 22 millions, contre 13 millions aujour­d’hui (fig. 1).

Figure 1. Projection Insee (Centre d’observation de la société – Vieillissement ce qui nous attend d’ici 2070, mars 2019).

L’annexe du rapport « Innovation et système de santé » du Haut Conseil pour l’avenir de l’assurance maladie (HCAAM) du 23 avril 2015 indique que :

– 40 % à 70 % des personnes de 75 ans ou plus sont traitées pour plusieurs pathologies ;

– 57 % d’entre elles sont en affection de longue durée (ALD).

De ce fait, aujourd’hui environ un tiers des dépenses de santé sont consacrées aux personnes âgées.

L’abondance et la diversité des intervenants auprès de cette population a rendu nécessaire une analyse des modes de fonctionnement pour optimiser les parcours et améliorer l’efficience des multiples accompagnements. Ainsi, en 2010 et 2011, le HCAAM a déclaré dans ses rapports la nécessité de « travailler à la mobilisation optimale des ressources, humaines, techniques et financières du système de soins » (HCAAM, 2012) et a identifié deux motifs prépondérants à l’origine de la rupture dans le parcours de santé des personnes âgées : l’insuffisance de coordination entre les différentes prises en charge sanitaires, sociales et médicosociales et le recours abusif à l’hospitalisation. Aussi, quatre facteurs de risques de perte d’autonomie ont été mis en évidence : l’iatrogénie médicamenteuse (les médicaments), la dénutrition, la dépression et les chutes.

Dans le prolongement de ce rapport, un comité national2 créé en 2012 a alors préconisé la mise en place de projets pilotes fondés sur une approche par parcours de santé. Ainsi est né le programme « Parcours de santé des PAERPA » (Personnes âgées en risque de perte d’autonomie), prévu par l’article 48 de la loi de financement de la Sécurité sociale pour 2013, qui s’inscrit dans la démarche engagée en 2013 dans le cadre de la Stratégie nationale de santé. Il s’agit d’un dispositif d’innovation organisationnelle qui s’adresse aux personnes âgées de 75 ans et plus, dont l’autonomie est susceptible de se dégrader pour des raisons d’ordre médical ou social. C’est ainsi que, en 2013, 9 programmes pilotes ont été lancés (7 territoires supplémentaires en 2016).

Les professionnels engagés dans ces projets visent à améliorer la qualité de vie des personnes et de leurs aidants, à adapter les pratiques professionnelles au parcours de santé des personnes et à créer des conditions favorables à la transversalité et à la coordination des acteurs (Cahier des charges des projets pilotes PAERPA, janvier 2013).

Dans l’Hérault, des ergothérapeutes ont été sollicités pour intervenir dans les programmes. De plus, les ergothérapeutes coordinateurs du dispositif PAERPA est-héraultais œuvrent depuis 2017 auprès des personnes de 60 ans et plus dont le souhait est de continuer à vivre à domicile dans les meilleures conditions possibles.

À travers la présentation de ce dispositif sur le territoire est-héraultais, d’une étude de cas et d’un éclairage théorique, nous verrons en quoi les compétences de l’ergothérapeute peuvent le prédisposer à occuper un poste de coordination.

SITUATION ET CONTEXTE

Dans l’Hérault, la délégation territoriale de l’Association nationale française des ergothérapeutes (ANFE) a été sollicitée par l’Agence régionale de santé (ARS) dès le début de la réflexion en 2016. Il s’agissait de placer les ergothérapeutes au cœur des activités opérationnelles à accomplir. L’association Prévention fragilité séniors 34 (PFS 34) a été créée afin de porter le dispositif. Aussi, depuis le 20 septembre 2017, l’expérimentation PAERPA est-héraultaise est portée par PFS 34 et le Centre hospitalier universitaire (CHU) de Montpellier. Quatre salariés sur les huit de l’association sont des ergothérapeutes : trois ergothérapeutes coordinateurs et la chef de service. La présidence est tenue par un membre de l’ANFE.

Afin de constituer un dispositif d’appui à la coordination efficient, l’équipe PAERPA ainsi constituée s’est rapprochée de l’équipe de la Méthode d’action pour l’intégration des services d’aide et de soin dans le champ de l’autonomie (MAIA) est-héraultaise pour constituer aujourd’hui la Coordination territoriale d’appui (CTA). Les professionnels de la CTA sont des gériatres, une infirmière coordinatrice ville-hôpital, des ergothérapeutes coordinateurs, des gestionnaires de cas MAIA, un chirurgien-dentiste, une pilote MAIA et la cadre PAERPA. Ils interviennent à Montpellier et dans 57 communes aux alentours. Le territoire con­cerné représente une population de 110 000 personnes âgées de 60 ans et plus, dont 40 000 de 75 ans et plus. En effet, pour une question de cohérence, le critère de l’âge a été abaissé à 60 ans au lieu des 75 ans initialement prévus pour le programme. Le territoire est richement pourvu en professionnels et en dispositifs sanitaires, sociaux et médico-sociaux, rendant plus complexes les orientations directes vers les bons professionnels. La CTA est là pour faciliter ce parcours, car les professionnels qui la composent ont une connaissance fine des ressources et tiennent à jour une cartographie des acteurs.

Lorsque la CTA est sollicitée, plusieurs réponses sont possibles :

– information et orientation vers les ressources du territoire, dont les dispositifs dérogatoires ;

– accompagnement individualisé à domicile d’une personne en situation complexe par un gestionnaire de cas MAIA ;

– accompagnement individualisé à domicile d’une personne fragile de 60 ans et plus par un ergothérapeute coordinateur ;

– accompagnement individualisé en service ou à domicile d’une personne fragile de 60 ans et plus par l’infirmier coordinateur ville-hôpital.

À travers cet accompagnement, l’ergothérapeute coordinateur doit favoriser « la pertinence et la qualité des soins et des aides dont bénéficient les personnes âgées, et améliorer ainsi, sur un plan individuel, leur qualité de vie et celle de leurs aidants, et sur un plan collectif, l’efficience de leur prise en charge dans une logique de parcours de santé » (Cahier des charges des projets pilotes PAERPA, janvier 2013).

L’un des principes fondamentaux est celui de subsidiarité, autrement dit la nécessité de s’appuyer sur les acteurs existants du territoire. Or, notre territoire compte à ce jour 57 ergothérapeutes libéraux et 370 salariés (Drees, 2019). Toutefois, en plus du principe de subsidiarité, il est nécessaire de prendre en compte les spécificités des missions des ergothérapeutes coordinateurs au sein du programme. En effet, l’ergothérapeute coordinateur a un rôle de coordination, défini dans le cahier des charges du dispositif, plutôt qu’une pratique en soin ou réadaptation « classique ». Ainsi, il fera lui-même appel à un ergothérapeute s’il identifie des besoins en ergothérapie chez les personnes qu’il accompagne. Mais alors, comment met-il en œuvre ses compétences d’ergothérapeutes afin de mener à bien les missions qui lui ont été confiées ?

ILLUSTRATION D’UNE INTERVENTION

La partie qui suit illustre un accompagnement-type que l’ergothérapeute coordinateur est amené à effectuer au sein du dispositif PAERPA.

Le 18 mai 2018, le Dr P. sollicite la CTA et transmet la situation de Mme H., une de ses patientes, via la fiche d’orientation qui rassemble un maximum d’informations utiles à la compréhension de la situation.

Il s’agit d’une dame de 83 ans, résidant dans une commune voisine de Montpellier dans un appartement au 1er étage avec ascenseur. Mme H. a trois enfants, qui ne vivent pas à proximité (Grenoble et Paris). Les coordonnées d’un kinésithérapeute et d’une infirmière libérale sont renseignées. Les « problématiques ou faits marquants » cochés sont : dif­ficulté de mobilité, chutes fréquentes, logement inadapté / vétuste / insalubre et précarité financière.

Mme H. est informée et consent à notre intervention. Une visite à domicile est programmée le 28 mai 2018 à 14 heures, en présence de l’infirmière libérale qu’elle connaît, afin de faciliter cette première rencontre.

L’ergothérapeute coordinateur procède alors à l’évaluation de la situation à domicile et aborde les points suivants : les renseignements sociaux et budgétaires, les renseignements médicaux dont le trai­tement médicamenteux, l’autonomie, l’humeur, la nutrition, les centres d’intérêts, le logement et la mobilité.

Les données proviennent de ce que la personne âgée déclare et de mises en situation et d’évaluations standardisées. Cette évaluation multidimensionnelle vise à dépister et repérer les domaines dans lesquels une expertise plus approfondie serait nécessaire, et n’entend pas évaluer de manière exhaustive et détaillée chacun des domaines abordés. L’ergothérapeute doit estimer les besoins de la personne évaluée afin de l’orienter vers des experts du ou des domaines correspondants. Cette évaluation à domicile permet à l’ergothérapeute coordinateur d’instaurer un partenariat avec la personne, de recueillir son adhésion et de favoriser l’expression de ses souhaits, de son projet de vie et de ses besoins. Pour compléter cette évaluation et favoriser la coordination, l’ergothérapeute coordinateur s’intéresse également à l’entourage professionnel ou non professionnel.

Recueil d’informations suite aux échanges avec Mme H.

Mme H. vit seule depuis le décès de son époux en 2014. Elle est retraitée du secteur privé (ancienne femme de ménage) et ses revenus mensuels s’élè­vent à 989 euros. Elle est autonome pour la gestion administrative et financière de ses affaires. Elle possède une mutuelle, est en ALD et ne bénéficie pas de l’Allocation personnalisée d’autonomie (APA).

Mme H. se confie sur ses douleurs lombaires et les incapacités liées à ces douleurs : « Avant, je pouvais nettoyer les plafonds, aujourd’hui je fais juste en sorte de ne pas salir. » Elle dit ne pas vouloir déranger son médecin, car « il a déjà beaucoup de travail ». Elle n’a pas été hospitalisée récemment, et a des suivis dentaires et ophtalmiques. Mme H. a un diabète qu’elle accepte et sait gérer à l’aide du passage quotidien des infirmières. Elle met l’accent sur les difficultés financières et ne souhaite pas déranger ses enfants.

Résultats des bilans standardisés

Mme H a coché les items suivants sur l’EQ-5D3, questionnaire de qualité de vie standardisé :

– mobilité : « j’ai des problèmes pour me déplacer à pied » ;

– autonomie : « je n’ai aucun problème pour prendre soin de moi » ;

– activités courantes : « j’ai des problèmes pour accomplir mes activités courantes » ;

– douleurs /gêne : « j’ai des douleurs ou une gêne extrême(s) » ;

– anxiété/dépression : « je suis modérément anxieuse », sentiment qu’elle relie à un phénomène de découragement face à ses douleurs quotidiennes.

Sur l’échelle graduée de santé, elle situe son état de santé à 5/10.

Elle obtient le score de 2/4 à l’échelle de dépression gériatrique (mini Geriatric Depression Score4).

D’après le MNA5 (Mini Nutritionnal Assessment), il n’y a pas de suspicion de malnutrition.

Centres d’intérêt, loisirs et entourage

Mme H. vit seule. Certains amis du quartier passent la voir au moins une fois par semaine et elle aime jouer sur son ordinateur. Elle déclare ne pas souffrir de l’isolement mais souhaiterait pouvoir davantage sortir de chez elle.

Mobilité et facteurs environnementaux

Le logement de Mme H. n’est pas accessible : il y a cinq marches pour accéder à l’ascenseur. C’est un appartement sur un seul niveau, au 1er étage et sans espaces extérieurs. La pièce de vie n’est pas encombrée mais Mme H. rencontre des obstacles dans ses déplacements. Les assises sont basses et il y a un tapis central. La chambre de Madame possède un lit bas, la salle de bains est composée d’une baignoire et dans les toilettes une barre d’appui a été fixée du mauvais côté.

Mme H. se déplace lentement et n’utilise pas la béquille qu’elle a à sa disposition.

Le test de l’appui unipodal6 n’est pas réalisable. Son chaussage est adapté. Mme H. relate plusieurs épisodes de chute (3 en six mois) dus à sa fatigue, déclare-t-elle. La dernière chute a eu lieu dans les escaliers qu’elle a empruntés pour sortir de chez elle (un voisin l’a aidée à se relever).

Besoins et souhaits exprimés par la personne

Mme H. souhaiterait sortir davantage et en toute sécurité. Elle désirerait qu’une personne l’aide à entretenir la maison et est favorable à l’intervention d’un ergothérapeute pour travailler sur le risque de chute à domicile et à l’extérieur.

Lors de cette visite à domicile, Mme H. a signé un consentement autorisant le partage d’informations nécessaires entre professionnels qui l’accompa­gnent déjà et ceux qui sont susceptibles d’intervenir à l’avenir, et le traitement de données informatisées la concernant.

Élaboration du plan personnalisé de santé (PPS7)

Au terme de l’évaluation à domicile, l’ergothérapeute coordinateur amorce le premier travail collectif : collaboration avec les personnes ressources de la personne âgée (professionnelles ou non professionnelles) et coordination des actions à mettre en œuvre.

Après des échanges avec le médecin traitant, l’infirmière et le kinésithérapeute, quatre actions ont été priorisées (cf. figure 2) :

– l’intervention de l’équipe spécialisée en prévention et en réadaptation à domicile (ESPRAD), dispositif du territoire, afin que l’ergothérapeute intervienne sur la sécurisation du domicile et la prévention des chutes (conseils sur les aménagements du logement et les aides techniques) et pour favoriser les déplacements à l’extérieur du domicile. Cette prestation fait partie des dispositifs dérogatoires PAERPA (non prévus à la genèse du projet et financés sur une dotation PAERPA). Elle permet une intervention gratuite et représente un réel accompagnement sur plusieurs séances à domicile ;

– la mise en place d’un système de téléalarme afin que Mme H. puisse alerter en cas de besoin ;

– l’intervention du médecin traitant concernant les douleurs lombaires ;

– la mise en place d’interventions à domicile pour soulager Mme H. de certaines activités et l’accompagner sur d’autres, afin de favoriser son autonomie et sa sécurité. Une demande d’APA est faite avec l’aide d’un service d’aide à domicile.

Figure 2. Première page du PPS.
Figure 3. Seconde page du PPS.

 

L’ergothérapeute coordinateur doit, dans ses actions et dans son positionnement, favoriser autant que possible l’autonomie de chaque protagoniste (acteurs de l’accompagnement, entourage et personne âgée elle-même) dans la mise en place des préconisations. En d’autres termes, l’ergothérapeute coordinateur ne met pas en place les actions mais facilite leur mise en place. Il est là pour catalyser les actions tout en laissant les événements se produire. Dans le cas de Mme H., avec l’aval du médecin traitant, l’ergothérapeute coordinateur a sollicité l’ESPRAD, en expliquant la situation et les besoins relevés. C’est alors l’ergothérapeute de l’ESPRAD qui a contacté Mme H. afin de convenir d’un rendez-vous. L’ergothérapeute coordinateur a remis une liste exhaustive des prestataires de téléalarme du territoire, avec leurs coordonnées, afin que Mme H. fasse son choix et puisse les contacter directement. L’infirmière et aidante s’est proposée pour apporter son appui dans cette démarche. Au cours des échanges, Mme H., s’étant au préalable renseignée, a indiqué par quel service d’aide à domicile elle souhaitait être accompagnée. L’ergothérapeute coordinateur a donc contacté le service choisi et l’a sollicité pour contacter Mme H. en décrivant à ses interlocuteurs les besoins de cette dernière et la nécessité d’effectuer avec elle les démarches pour la demande d’APA.

C’est à l’occasion d’une seconde visite à domicile, moins d’une semaine après la précédente, que l’ergothérapeute coordinateur a présenté le PPS à Mme H. en présence de son infirmière. Elle a réitéré son accord pour l’ensemble des préconisations et la délégation des tâches a été clairement présentée. À cette occasion, Mme H. est informée que, dans six mois, l’ergothérapeute coordinateur reprendra con­tact avec elle pour faire un point sur la situation. Le PPS est transmis aux différents protagonistes avec l’accord de Mme H. Dans cet intervalle, une nouvelle intervention de l’ergothérapeute coordinateur est possible si nécessaire.

Suivi de la situation

Six mois plus tard

En novembre, l’intervention de l’ESPRAD avait débuté et était toujours en cours. Mme H se déplace sans aucune aide technique mais possède une canne pliable en cas de besoin. Des travaux d’aménagement au niveau de la salle de bain et du couloir ont été réalisés avec un financement du Conseil départemental et du propriétaire de l’appartement. L’ergonomie des espaces de vie a été optimisée et tous les facteurs de risque de chute ont été étudiés avec Mme H et ont donné lieu à des séances de réadaptation.

Elle a fait l’acquisition d’une téléalarme sous la forme d’un bracelet, qu’elle dit ne plus quitter.

Le médecin a pu explorer les douleurs lombaires et a prescrit un traitement qui semble efficace en complément des séances de kinésithérapie. La demande d’APA a été acceptée par le conseil départemental et un plan d’aide de 12 heures par mois a été alloué, temps sur lesquels un service d’aide à domicile s’est récemment mis en place.

L’ergothérapeute coordinateur met à jour le PPS avec ces récentes informations et le transmet aux différents intervenants.

Un an plus tard

L’ensemble des actions se sont réalisées. Madame ressort de son domicile et envisage un rapprochement vers un de ses enfants. Elle continue les séances de kinésithérapie mais en cabinet.

Elle déplore le refus des propriétaires de placer une main courante le long des escaliers menant à l’ascenseur.

APPORT DE LA CONCEPTION THÉORIQUE

Les éléments précédents appellent des précisions sur les concepts utilisés. L’approche par les parcours peut se résumer par l’adage « proposer les bons soins, au bon moment, par le bon professionnel, au meilleur coût8 ».

Par ailleurs, la fragilité se distingue de l’avancée en âge : la fragilité est réversible. Aussi, une prise en charge précoce et adaptée, proposée lorsque que la personne est à l’état de fragilité, favorise le maintien de la situation, voire la réversibilité de cet état fragile. En effet, un sujet dépendant ne pourra pas revenir à l’état fragile et encore moins à l’état robuste, alors qu’un sujet fragile peut redevenir robuste avec une intervention préventive appropriée. Voici en figure 4 une illustration proposée par T. Vogel et al. (2013) :

Figure 4. Illustration de la fragilité (Lang, Pierre Olivier, 2013).

C’est dans cette logique que les ergothérapeutes coordinateurs du PAERPA inscrivent leurs actions dans le périmètre de la prévention.

Le travail de l’ergothérapeute coordinateur suit plusieurs phases, comme précédemment illustré. Aussi, chacune de ces phases est étayée aussi bien sur le fond que sur la forme par différentes réflexions théoriques.

Le modèle de coordination de Soubie & Kacem (1994) détermine le travail collectif à partir des tâches réalisées par les différents opérateurs. Les rôles et missions de chacun sont alors complémentaires. Un second modèle proposé par Schmidt (1994) vient compléter le modèle précédent en y ajoutant une graduation dans la coopération de la part des opérateurs et les apports individuels. Il dissocie quatre formes de coopération :

– la coopération augmentative

– la coopération évaluative

– la coopération combinatoire

– la coopération de confrontation.

La coopération augmentative a pour objectif d’accroître la quantité d’informations afin de réaliser une tâche impossible à réaliser seul (Schmidt, 1988 ; 1994).

Aussi, c’est ce que fait l’ergothérapeute coordinateur dans un premier temps lors de l’évaluation à domicile, et dans un second temps lorsqu’il se met en contact avec les différents intervenants afin d’obtenir et partager une lecture de la situation la plus fidèle et la plus globale possible. C’est aussi en se tenant prêt à tout moment du suivi à intervenir à nouveau, après avoir recueilli et échangé de nouvelles informations, que l’ergothérapeute fait preuve de coordination augmentative.

La coopération d’évaluation se manifeste à travers la recherche de stratégies de résolution et surtout dans l’évaluation mutuelle entre les membres du collectif, ce qui permet d’obtenir une vision plus fiable et des solutions plus réfléchies. C’est l’objectif majeur de tous les échanges établis entre l’ergothérapeute coordinateur et les intervenants professionnels et non professionnels, en amont de l’élaboration du PPS ou à la suite d’un événement indésirable au cours du suivi.

La coopération combinatoire reconnaît la compétence de chacun pour des tâches précises (Barthe & Quéinenc, 1994). En élaborant son plan d’action, l’ergothérapeute coordinateur a identifié, face à chaque action préconisée, l’opérateur le plus compétent et adapté auquel il déléguera la mise en place.

La coopération de confrontation est utile lorsque la réalisation de la tâche exige des diagnostics et des pronostics valides et objectifs (Lacoste, 2000). En pratique, lorsqu’un consensus concernant le plan d’actions à mettre en place n’a pas pu être trouvé ou que certaines décisions méritent une connaissance plus précise de certaines données, déclencher et confronter les différentes expertises est la solution privilégiée.

Un troisième modèle de coopération vient parfaire le concept en intégrant la notion de rapports entre les opérateurs et les buts poursuivis : le modèle de Hoc (1996). L’auteur distingue plusieurs degrés de relation. Ainsi, il distingue la coopération dans l’action dont « l’objectif est de gérer les interférences entre les buts et les sous-buts de chacun et ce, pour favoriser les activités des autres opérateurs » (Hoc, 1996). Cette phase renvoie à la détection et à la résolution de situations critiques. Lors de l’élaboration du PPS, afin de favoriser la mise en place des actions, il est nécessaire de prioriser ces dernières. Ici l’ergothérapeute coordinateur, avec l’appui des autres professionnels, doit établir un PPS en cohérence avec les besoins exprimés par la personne âgée et les priorités identifiées, que ce soit lors de l’évaluation à domicile ou lors des échanges interprofessionnels. Il distingue également la coopération dans la planification qui renvoie à la communication et à la compréhension entre opérateurs. Cette phase fait écho aux précédentes, car c’est en priorisant les préconisations et par l’échange entre les opérateurs que la planification sera facilitée. Le PPS, outil de coordination imposé par le cahier des charges du dispositif et recommandé par l’HAS, a aussi pour vocation à fluidifier la communication et les échanges. Y sont consignés les coordonnées de la personne âgée, celles des différents intervenants, leurs modalités d’intervention et le plan d’actions sous la forme d’un tableau (figures 2 et 3).

ANALYSE ET DISCUSSION

En définitive, au regard du référentiel de compéten­ces du diplôme d’État d’ergothérapeute (BO Santé – Protection sociale – Solidarité n° 2010/7 du 15 août 2010) l’ergothérapeute coordinateur du dispositif PAERPA a :

1)    évalué une situation et élaboré un diagnostic ergothérapique ;

2)    conçu et coordonné un projet d’intervention (PPS) ;

3)    aidé à la mise en œuvre d’activités de soins, d’aide et de réadaptation ;

4)    préconisé des aides techniques-assistances technologiques ;

5)    élaboré et conduit une démarche de conseil ;

6)    conduit une relation dans un contexte d’intervention en ergothérapie ;

7)    adapté sa pratique professionnelle et réajusté les interventions thérapeutiques en fonction de l’analyse et de l’évaluation ;

8)    recherché, traité et analysé des données professionnelles ;

9)    organisé les activités et coopéré avec les différents acteurs ;

10)   informé les différents acteurs et la personne âgée.

 

Ainsi, les 10 compétences de l’ergothérapeute, référencées au sein du diplôme d’État, ont été mises en œuvre. Alors qu’à première vue ce poste d’ergothérapeute coordinateur peut paraître éloigné du cœur de notre pratique, il apparaît qu’il s’en approche de manière très précise et légitime.

La coordination n’est-elle pas une compétence transversale à tous les corps de métier ? Ne relève-t-elle pas du bon sens ? Après quelques années d’expérimentation et de confrontation sur le terrain, la coordination n’est pas chose innée et encore moins évidente. Chaque professionnel est limité par sa propre activité, ses contraintes économiques et temporelles et ne donne à la coordination que ce qu’il peut donner. Vouloir coordonner est un début, pouvoir est autre chose et renvoie encore une fois à la question de la connaissance et de la compétence. Pour coordonner des systèmes il faut connaître les systèmes en question et les chemins qui mènent à l’un plutôt qu’à l’autre. Autrement dit, savoir qui fait quoi, comment et pourquoi. L’ergothérapeute dès sa formation initiale apprend qu’il sera un professionnel amené à effectuer un nombre important d’actes de recherche et d’analyse, tant les secteurs d’activité sont variés pour l’exercice de l’ergothérapie, mais aussi parce que les savoirs en la matière évoluent constamment. Par ce travail, nous tentons de mettre en évidence en quoi les ergothérapeutes sont aptes à remplir ou occuper des postes de coordination.

CONCLUSION

L’ergothérapeute possède donc dans son bagage de compétences un certain nombre de ressources le prédisposant à faire de la coordination une pratique à part entière, ressources qui lui permettent aussi d’accéder à des formations complémentaires. Nous avons tendance à dire que l’ergothérapeute coordinateur est coordinateur avant d’être ergothérapeute pour illustrer le fait que ce dernier ne fera pas de l’ergothérapie au sens classique du terme. S’il y a un besoin de soins ergothérapiques, l’ergothérapeute coordinateur orientera le patient vers un ergothérapeute. C’est peut-être en cela que la distinction est la plus prégnante.

Les ergothérapeutes coordinateurs du dispositif Paerpa est-héraultais comptent à ce jour plus de 1 200 personnes âgées accompagnées. Deux étudiantes en médecine générale ont récemment choisi l’activité des ergothérapeutes coordinateurs du PAERPA est-héraultais comme sujet de thèse. Une thèse quantitative sur le taux de préconisations mises en place à 6 mois et 12 mois et le type de préconisations faites au sein des PPS ; une autre thèse, qualitative, concernant le degré d’appropriation du dispositif par les médecins généralistes. Les résultats de ces deux recherches encouragent l’équipe de l’association PFS 34 à poursuivre dans la même direction9. Les politiques et gouvernances nationales annoncent un avenir à ces métiers. Le rapport de la concertation « Grand âge et autonomie », les annonces liées au besoin de coordination et de structures d’appui et de coordination (Loi de modernisation de notre système de santé du 26 janvier 2016 et article 23 de la loi relative à l’organisation et à la transformation du système de santé du 10 juillet 2019), ou encore l’émergence des « care manager » le démon­trent : l’ergothérapeute coordinateur a et aura toute sa place.

Pour renforcer ce positionnement, et pour structurer davantage les missions de l’ergothérapeute coordinateur, un diagnostic ergothérapique accompagnera les PPS à l’horizon 2020.

À travers les recherches de modèles conceptuels ergothérapiques, aucun d’entre eux à ce jour ne fait la part belle à la coordination comme cœur de sa pratique. N’en serait-ce pas l’occasion ? Peut-on espérer que les EDEC (Ergothérapeute diplômé d’État coordinateur) soient aussi incontournables que les IDEC ? Enrichir la formation initiale des ergothérapeutes afin de mieux préparer à ces compétences ne serait-il pas une opportunité à saisir ? Nous pouvons également citer les ergothérapeutes travaillant en ESA où les missions de coordination sont dévolues normalement aux IDEC quoique dans la pratique, ce sont bien les ergothérapeutes qui en sont chargés. L’expérience est-héraultaise a permis de positionner clairement les ergothérapeutes à ce rôle et pourrait servir à développer des postes similaires sur tout le territoire.

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HCAAM – Rapport de l’assurance maladie sur la perte d’autonomie (cité le 17 janvier 2018). Disponible sur : http://www.securitesociale.fr/IMG/pdf/hcaam_rapport_assurance_maladie_perte_autonomie.pdf.

Intégration des soins dimensions et mise en œuvre. Disponible sur : http://cerberus.enap.ca/GETOSS/Publications/Lists/Publications/Attachments/187/Intégration_des_soins_dimensions_et_mise_en_oeuvre.pdf

Pour référencer cet article

Benzine-Cauvy, C. (2020). En quoi les compétences de l’ergothérapeute le prédisposent-elles à un rôle de coordinateur ? Illustration auprès d’un dispositif de prévention des fragilités des personnes âgées dans l’Hérault. ErgOThérapies, 77, p. 15-22.

 

 

 

 

 


Article rédigé par :
  • Camille Benzine-Cauvy

    Ergothérapeute DE
    Cadre Paerpa

    Prévention fragilité séniors 34
    80, avenue Augustin-Fliche
    34295 Montpellier cedex 5

    cadrepaerpa@pfs34.com


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