Entretien avec Soazig David, ergothérapeute de réseau

J’aime Ne bougez pas Je n’aime plus
 
0

INTRODUCTION

Soazig DAVID est ergothérapeute depuis vingt-deux ans. De multiples expériences jalonnent son parcours professionnel. Après avoir débuté dans un service de psychiatrie, elle a travaillé auprès d’enfants, puis elle est partie pour le Pérou où elle a travaillé en libéral auprès de personnes atteintes de blessures médullaires, de problèmes cardiaques…

Mais le noyau dur de sa vie professionnelle s’est déroulé et se déroule encore aujourd’hui en partie au centre de rééducation fonctionnelle et de réadaptation de Kerpape, dans le Morbihan.

En 2018, elle a souhaité passer le pas de l’entreprenariat pour créer une activité libérale en complément de son poste à l’équipe mobile de médecine physique et de réadaptation de Kerpape.

Impliquée dans le développement durable, dans la nécessité de travailler en interprofessionnalité et dans l’ouverture d’un autre champ que la pédiatrie en libéral, Soazig David a choisi de perfectionner le travail en réseau dans sa région en répondant à des appels à projet de l’Agence régionale de santé de Bretagne. Nous avons souhaité la rencontrer pour échanger sur cette expérience.

 

ENTRETIEN

ErgOThérapies: Quel a été le moteur de votre décision d’une installation en libéral ?

Soazig David : Plusieurs raisons ont motivé ce choix.

La première, je pense, était de retrouver un pouvoir d’agir. J’ai parfois pu me sentir impuissante au vu des directions prises aujourd’hui par les politiques de santé et j’avais besoin de retrouver des espaces de créativité et de liberté.

La deuxième est en lien avec le développement durable et ma qualité de vie. Je souhaitais me rapprocher du territoire où je vis. J’habite Hennebont, une commune rurale de 15 000 habitants au nord de Lorient. Les communes de Plouay, Inzinzac-Lochrist et Kervignac, que j’évoquerai plus loin, sont de petites communes limitrophes. Faire 45 minutes de voiture pour aller au travail sur la côte ne me paraissait plus cohérent. Dans l’esprit des oasis de Pierre Rabhi1, j’ai eu envie de développer une activité professionnelle proche de mon domicile et de développer une offre au plus près des besoins des patients, des citoyens que je côtoie au quotidien. Le fait de bien connaitre l’environnement social et humain dans lequel j’interviens est pour moi un véritable atout dans l’accompagnement à la participation des personnes que je rencontre.

La troisième était de créer un lien entre l’institution et les lieux de vie ; il me manquait des clés de compréhension et d’organisation sur ce que vivent réellement les personnes. Garder les deux activités (Kerpape et le libéral) est donc une vraie chance pour développer une vision globale et une connaissance des acteurs de terrain.

Comme je ne souhaitais pas faire des prises en charge en cabinet avec des enfants, j’ai donc uniquement choisi le public adulte à domicile ou sur le lieu de travail. La pratique de l’ergothérapie en ville auprès du public adulte est encore aujourd’hui marginale mais se développe. De nouveaux modes d’intervention sont en train d’apparaître, notamment au sein d’équipes pluriprofessionnelles organisées en Équipes de Soins Primaires, en Pôles de santé ou en Communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS)2. J’avais envie de prendre ce train-là.

Ces nouvelles organisations permettent de répondre à des appels à projets de l’Agence régionale de Santé (ARS) et d’organiser une prise en charge auprès de personnes atteintes de maladies chroniques en dehors de l’hôpital par des programmes d’Éducation thérapeutique du patient (ETP) ou sur des parcours spécifiques de patients (ACI3).

De plus, l’apport de l’ergothérapie en libéral auprès des adultes est peu connu par les professionnels de santé libéraux et la participation à ces projets est un réel atout dans le développement des actions de proximité. Elle permet aussi de créer une culture d’équipe sur le terrain.

 

Pouvez-vous nous présenter la mise en place de votre activité ?

J’ai d’abord travaillé au développement d’un réseau.

Le travail en équipe est pour moi nécessaire et j’ai ressenti le besoin de me rapprocher de mes collègues. Nous avons donc créé le collectif « Ergolib56 » en avril 2018 pour échanger sur les problématiques de notre département (liens avec la MDA, la CPAM, l’ARS, échanges de bonnes pratiques, domaine d’expertise de chacun, accès aux formations, promotion de l’ergothérapie…). Nous nous rencontrons deux à trois fois par an et avons mis en place des outils de communication et d’échange4.

La définition de mon activité s’est construite au fur et à mesure selon 3 axes :

–             L’accompagnement à la mise en place de compensations pour des personnes avec des besoins spécifiques (diagnostic habitat pour une communauté de communes).

–             Des interventions ponctuelles sur prescription de l’HAD ou des médecins de ville (positionnements, conseils et aide techniques, petites rééducations, aménagement de postes de travail…).

–             L’intervention sur des ateliers avec les outils de l’ETP.

 

Pourquoi ce souhait de développer l’ETP ?

La rencontre avec l’ETP s’est faite pour moi au centre de Kerpape en 2012 lors de la création d’une activité en cardiologie dans le service où je travaillais. À l’époque, le réseau Codiab Kalon’ic, réseau de cardiologie-diabète, proposait des formations à tous les professionnels pratiquant auprès de patients « cardio » sur le territoire de santé. J’ai donc pu accéder à la formation des 40 heures avec l’Association française du développement de l’éducation thérapeutique (AFDET)5.

L’approche de l’ETP m’a tout de suite séduite puisque j’y ai trouvé des outils concrets d’aide à l’élaboration, au développement du pouvoir d’agir, à la prise en charge de groupe. Elle ne révolutionnait pas l’approche centrée sur la personne que nous connaissons en ergothérapie, mais elle permettait de mettre en place des outils communs avec les autres professionnels. Nous avons créé un atelier sur la gestion des efforts dans la vie quotidienne, qui s’est transformé au fil du temps, pour les patients, en un véritable outil de réflexion à la notion de compensation : « Sur quoi puis-je agir pour faire ce qui est important pour moi ? » ; le corps, l’environnement ou les manières de faire – la trinité ergothérapique…

Le dynamisme de la plateforme ETP, qui proposait des ateliers gratuits, était précieux pour continuer à développer des compétences en Éducation thérapeutique.

Naturellement, dès le début de mon installation en libéral, je me suis rapprochée de la plateforme ETP de mon territoire de santé (portée par la Plateforme territoriale d’appui Cap Autonomie Santé6). Il y a une belle dynamique de projets sur le territoire, plusieurs pôles de santé étaient accompagnés par la plateforme et proposaient déjà des ateliers.

J’ai rencontré les médecins de la commune où je pratique : trois étaient formés, et une pharmacienne était en cours de formation. Insuffisant toutefois pour mettre en place une équipe ! Je me suis donc tournée vers la commune voisine de Plouay (56) et nous avons monté une équipe comprenant diététicienne, infirmières, médecin, pharmacien, podologue et ergothérapeute. Un petit groupe s’est constitué et nous avons travaillé sur des sujets qui nous fédéraient : la broncho-pneumopathie chronique obstructive (BPCO) et les maladies chroniques.

Nous avons été accompagnés par la plateforme et nous avons répondu à deux appels à projets de l’ARS : un programme sur les maladies chroniques « au cœur de ma santé » et des Actions éducatives ciblées (AEC) sur la BPCO du « souffle à ma vie ». Les deux projets ont été acceptés par l’ARS.

J’ai poursuivi le développement de projets avec la maison de santé de Kervignac et l’Association des professionnels de santé d’Inzinzac-Lochrist (APSIL).

J’ai obtenu l’agrément pour la coordination de programme avec l’IREPS7 l’année dernière pour prendre en charge la coordination des Actions éducatives ciblées à Inzinzac-Lochrist et à Plouay.

 

Qu’est-ce que l’ETP apporte à votre pratique ?

Ce qui me fait vibrer dans cette approche, c’est le processus thérapeutique : on sort de la relation soignant (ou sachant) / soigné, et on se positionne d’égal à égal. Je pense que nous avons des choses à lâcher dans nos croyances de thérapeutes. Avec les outils de l’ETP, j’ai pu expérimenter le fait que les patients se sentent entendus, compris.

Au début de ma pratique, j’étais un peu trop ambitieuse sur les contenus des ateliers et, avec le temps, j’ai aussi appris à réduire mes objectifs, à parler moins – mais j’ai encore du chemin à faire !

Le fait que l’approche soit pluridisciplinaire et que les ateliers soient co-animés est aussi pour moi une plus-value importante. Chacun arrive avec son regard et on parle le même langage.

 

Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur le contenu des ateliers ?

L’objectif de l’ETP étant d’aider les patients à développer des compétences d’auto-soin ou des compétences psychosociales, un atelier animé par un ergothérapeute va proposer de s’intéresser à une problématique occupationnelle.

Avec les équipes, nous avons construit des contenus d’ateliers pour répondre aux différents besoins des patients. Pour ma part, j’interviens sur les actions suivantes :

–             Deux ateliers sur l’« activité physique au quotidien» : l’un sur les bénéfices de l’activité physique et un atelier occupation-centré sur l’analyse de situation et la recherche de solutions. Co-animés avec une infirmière et un médecin, ils participent au programme « au cœur de ma santé » à Plouay.

–             Un atelier en cours de construction sur le « plaisir de bouger». Le programme, porté avec le centre de Kerpape et la maison de santé de Kervignac, a pour nom : « Rachis et douleur ». Il sera co-animé avec le kinésithérapeute.

–             Un atelier « Bouger pendant la grossesse», animé avec la sage-femme de la commune d’Inzinzac-Lochrist. Il s’agit d’Actions éducatives ciblées sur les pathologies liées à la grossesse.

–             Des Actions éducatives ciblées pour des personnes atteintes de maladies respiratoires dans la commune de Plouay. Nous nous orientons vers des actions individuelles au domicile (par exemple : faire mon ménage sans m’essouffler, me relever du sol, bouger dans mon potager…).

Avec l’Institut de formation en pédicurie/podologie, kinésithérapie et ergothérapie de Rennes (IFPEK)8, plusieurs ergothérapeutes libéraux de Bretagne se sont réunis afin de travailler sur des ateliers. Nous avons réfléchi à une trame de base pour des métaplans, reposant sur le triptyque Corps/Environnement/Manières de faire.

La plateforme d’ETP nous accompagne aussi dans la construction des contenus de séances afin de trouver les outils les plus pertinents.

 

Concrètement, comment s’organise le parcours d’un patient ?

Le recrutement des patients se fait le plus souvent par les médecins de la maison de santé qui connaissent le programme ou qui sont investis dans l’équipe. Il peut aussi être effectué par tous les professionnels de santé. Il y a un gros travail de prospection et de communication à réaliser, mais la force de ces programmes, c’est la proximité. Dans nos petites communes, le bouche-à-oreille fonctionne bien.

C’est le coordinateur du programme qui oriente le patient vers un Bilan éducatif partagé (BEP) qui permettra de définir les objectifs avec lui. Ils définissent ensemble les besoins, les ateliers ou les actions individuelles qui peuvent y répondre.

Pour les actions ciblées, le coordinateur évalue directement avec le patient les compétences qu’il souhaite développer, puis il contacte le soignant qui peut y répondre en fonction de la problématique.

Une évaluation de fin de parcours est réalisée en fin de programme. Elle nous conduit à réajuster nos interventions et elle permet au patient de faire le point sur sa situation.

 

Quel regard portez-vous sur cette fonction de coordination ?

Le fait d’avoir une formation d’ergothérapeute pour cette fonction de coordination est pour moi assez confortable. Nous sommes formés à l’analyse d’une situation globale, nous apprenons à faire ressortir les priorités occupationnelles pour la personne en lien avec son environnement, ses habitudes de vie, ses rôles… Cela peut faciliter l’évaluation de départ. Le coordinateur est en lien étroit avec les patients mais aussi avec l’équipe, et j’ai toujours aimé faire du lien pour mettre « de l’huile dans les rouages ». Dans les grosses institutions, les strates et les enjeux sont complexes et les postes de cadres demandent de s’éloigner de la pratique. Prendre la coordination sur des projets me permet de m’épanouir professionnellement.

 

Comment s’organise le lien avec les programmes de l’hôpital ou des institutions ?

Pour l’ensemble des actions sur lesquelles j’ai travaillé, nous avons pris contact avec les institutions et les programmes existants en organisant des rencontres physiques, lorsqu’elles étaient possibles, pour échanger sur les modalités de coopération.

Là aussi, c’est un gros challenge. Les réalités des institutions et des professionnels de ville ne sont pas du tout les mêmes. Les contraintes administratives, financières, temporelles, de disponibilité des équipes et même culturelles peuvent présenter des obstacles à la collaboration entre la ville et l’hôpital. Cependant, les intérêts de travailler ensemble sont certains et la présence de la Plateforme ETP est un réel atout dans la médiation et la coordination. Les passerelles sont à inventer et la rencontre entre les deux mondes demande de la patience et de la ténacité. Le fait pour moi d’avoir un pied de chaque côté facilite les choses.

 

Justement, n’est-il pas compliqué de travailler avec plusieurs équipes ?

Un peu ! Mais c’est un travail de pionnier. Travailler avec plusieurs maisons de santé permet de partager des outils, des pratiques. Par exemple, nous avons réalisé une plaquette à destination des patients expliquant ce qu’est l’ETP, que nous avons partagée dans les trois communes. La commune de Kervignac a lancé de nombreux projets et a creusé les sillons pour les autres équipes. Cela nous a donné l’élan indispensable pour oser répondre aux appels à projets et transformer nos envies en actions concrètes. La présence d’un coordinateur dans les maisons de santé de Kervignac et de Plouay est un véritable atout.

J’ai été surprise de la rapidité avec laquelle on a pu mettre ces choses en place. Il y a moins de freins que dans les institutions, le fonctionnement est collaboratif et non hiérachique. Cela n’est pas forcément aisé, d’ailleurs : nous ne sommes pas formés à fonctionner ensemble, cela demande des habiletés de communication, de gestion de groupe, de résolution de problèmes, d’outils de communication. On apprend sur le tas !

 

Quelles autres difficultés avez-vous pu rencontrer pour mener à bien les projets ?

Le gros point noir, c’est la précarité de la situation. Chaque appel à projet est remis en question tous les deux ans. Nos rapports avec l’ARS sont plutôt rassurants, ils cherchent vraiment à développer les actions en ville et la coordination des professionnels. Cependant, les budgets sont restreints.

Pour vous donner un exemple, j’ai construit l’année dernière un projet avec une diététicienne sur l’activité physique pour les enfants et les adolescents qui a été refusé. Tous les projets n’aboutissent pas alors que le montage de dossiers prend beaucoup d’énergie.

Une autre difficulté a été le recrutement des patients. Pour les actions éducatives ciblées pour les pathologies respiratoires, nous avons vraiment eu du mal à recruter. Il est difficile de passer tant de temps à préparer des ateliers et de devoir les annuler faute de patients. Nous avons exploré les raisons de cet échec. Il aurait été facile de dire qu’il n’y a pas de besoin, mais la prise en charge des maladies respiratoires est une des priorités du PRS9 de notre région : les besoins sont là. Une de nos hypothèses est que les personnes atteintes de maladies respiratoires ressentent un fort besoin d’autonomie et peuvent être réticentes au travail de groupe. Nous avons donc arrêté les groupes pour nous concentrer sur des actions individuelles au domicile. Les ajustements peuvent se faire rapidement : c’est aussi l’un des points forts. La prochaine inclusion de patients experts dans nos équipes devrait nous aider à ajuster nos interventions.

 

Avez-vous évalué le temps passé pour cette activité ? Comment est définie votre rémunération ?

Entre les ateliers, les réunions et le travail de coordination, je dois travailler en moyenne une journée par semaine en ETP. Cela est très variable en fonction des périodes. Les périodes de bilan d’activité sont assez denses pour un coordinateur. Le temps de construction des projets demande de l’investissement, mais c’est aussi un moyen d’apprendre à se connaître.

Les tarifs sont définis lors des dépôts des projets en équipe : ils varient entre 45 et 50 euros de l’heure pour les bilans, les actions individuelles et les réunions et un peu plus pour les ateliers, et entre 150 et 200 euros pour un atelier de deux heures. Mon statut d’auto-entrepreneur me permet de facturer mes interventions à la SISA10 ou à l’association porteuse du projet.

 

Comment concluriez-vous et inciteriez-vous d’autres ergothérapeutes à se lancer dans ce travail d’équipe d’appel à projets ?

Voilà deux ans seulement que j’ai commencé à travailler dans ce sens et j’ai vraiment l’impression d’avoir transformé mes rêves en réalité. J’ai la chance d’avoir fait les bonnes rencontres, au bon moment, de travailler au côté de personnes enthousiastes avec des valeurs que je partage. Cela répond à mes besoins actuels d’autonomie, de liberté, de partage, de créativité…

Les ergothérapeutes peuvent être de réels atouts dans des équipes pour coordonner les projets. C’est peut-être même une opportunité pour construire les modèles de demain, calqués sur nos voisins du Nord où les ergothérapeutes de ville sont, grâce à leur évaluation, la porte d’entrée du projet de vie.

Les outils de l’ETP sont pour moi une aubaine pour intégrer pleinement une communauté de santé dans un territoire. Je ne peux qu’inciter les professionnels de terrain à les rejoindre ou à les créer !

 

Pour référencer cet article

David, S., Lorand, A.-G., Béguin, S. & Péron, V. (2020). Entretien avec Soazig David, ergothérapeute de réseau. ErgOThérapies, 77, p. 31-35.

 


Article rédigé par :
  • Soazig David

    Ergothérapeute DE

    Exercice libéral, ErgoCare
    Équipe mobile, Kerpape
    ergo.care.bzh@gmail.com
    https://ergocare.wixsite.com/ergocare


  • Anne-Gaëlle Lorand

    Ergothérapeute DE

    Membre du comité de rédaction de la revue ergOThérapies
    anne-gaelle.lo@hotmail.fr


  • Sarah Béguin

    Ergothérapeute DE

    Secrétaire de rédaction de la revue ergOThérapies
    revue.secretariat@anfe.fr


  • Véronique Péron

    Ergothérapeute DE

    Formatrice à l’IFPEK, Rennes
    Membre du comité de rédaction de la revue ergOThérapies
    v.peron@ifpek.org


Commenter cet article

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *