L’urbanisme, un nouveau champ d’action de l’ergothérapeute ?

1er prix du Concours d’articles 2019-2020

Occupational therapy and urban planning: a new scope of practice?

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Summary :

Environment is a core concept in Occupational Therapy because it is one of the main pillars for occupations. Therefore, occupational therapists’ role in adapting public spaces tends to develop and be more recognised. Occupational therapists and urban planners have one common goal linking their professions: the will to promote human occupations. This leads to social participation, which refers to the possibility for people to get involved in activities including social interactions. The aim of this study is first to determine how occupational therapists can get involved in urban projects and second, to investigate whether the adaptation of leisure public spaces can enhance social participation. In this regard, 12 interviews have been conducted: 5 with occupational therapists working in urban planning, 2 interviews with urban planners and 5 interviews with disabled users of leisure public spaces. It appears that occupational therapists have a totally different approach to the environment compared to urban planners who, from their occupational therapist’s point of view, do not seem to perceive the real purpose of accessible standards. Occupational therapists tend to override these standards to bring disabled users a more comfortable experience of leisure public spaces. Furthermore, it appears that accessibility improves social participation, but mainly enhance capabilities and enables users to improve their abilities by choosing freely the leisure spaces they want to perform their activities in.

INTRODUCTION

L’ergothérapeute est un acteur incontournable de l’aménagement de l’environnement des personnes en situation de handicap (arrêté du 5 juillet 2010 relatif au diplôme d’État d’ergothérapeute, 2010). L’urbanisme, qui consiste à organiser les territoires, notamment les espaces publics, « en vue d’y accueillir et d’y permettre le développement des activités humaines » (Société française des urbanistes), offre alors à l’ergothérapeute une porte d’entrée dans ce domaine. En effet, à travers cette définition de l’urbanisme, nous constatons qu’ergothérapeutes et urbanistes partagent la mission de favoriser la participation sociale des individus, notion qui désigne un engagement volontaire dans « des situations de vie sociale, communautaire, familiale, autant dans le travail que dans les loisirs ou dans les soins personnels » (American Occupational Therapy Association, 2008).

Malgré cela, il est contradictoire de constater que l’aménagement de l’environnement par l’ergothérapeute, bien que chargé d’adopter une vision holistique de l’individu, se limite souvent à l’aménagement du domicile. Pourtant, l’aménagement de l’environnement peut se décliner à différents niveaux pour qu’une personne en situation de handicap, autonome à son domicile, le soit également au sein de l’espace public. Ainsi, la pratique de l’ergothérapeute dans l’urbanisme, et plus précisément dans la mise en accessibilité des espaces publics, tend à se développer.

Les loisirs, qui figurent dans la définition de la participation sociale, sont des occupations librement choisies dans un but hédonique, qui permettent de se « ressourcer » ou se « délasser » lors d’un temps où l’individu n’est plus soumis à ses obligations professionnelles ou familiales (Meyer, 2013, p 80). Or, Primeau (2009), ergothérapeute américaine, souligne que le choix des loisirs reste conditionné par des facteurs économiques, sociaux, démographiques, culturels ou encore environnementaux. En appliquant cette analyse aux cas des personnes en situation de handicap, nous nous apercevons alors que le choix des loisirs pour ces personnes peut rapidement se restreindre :

– soit par les capacités physiques ou cognitives de la personne qui ne lui permettent pas d’accéder à la pratique de certains loisirs ;

– soit par le manque d’infrastructures de loisirs adaptées et accessibles à ces personnes ;

– soit par le coût plus élevé d’un sport adapté par rapport à son équivalent pour valides (matériel adapté plus cher qu’un équipement traditionnel).

Une étude polonaise menée par Taylor & Jozefowicz (2012) évoque ainsi que plusieurs critères influencent le choix des loisirs des personnes en situation de handicap, le plus déterminant étant l’accessibilité du lieu.

De la mise en tension de tous ces concepts a alors émergé la problématique de ce travail de recherche : comment l’ergothérapeute, en collaboration avec l’urbaniste sur l’aménagement des espaces publics de loisirs, peut-il améliorer la participation sociale des personnes en situation de handicap ?

Cette recherche a pour objectif, premièrement, de déterminer en quoi l’ergothérapeute peut s’inscrire dans un projet d’urbanisme, c’est-à-dire le rôle qu’il y trouve et les compétences sur lesquelles il s’appuie. Deuxièmement, elle a pour objectif de déterminer les mesures par lesquelles la mise en accessibilité d’espaces publics de loisirs peut améliorer la participation sociale.

 

MÉTHODE

Méthode et approche

Pour cela, l’emploi d’une méthode qualitative nous a permis d’obtenir des informations de type ressentis ou besoins, afin de mieux comprendre des expérien­ces de vie et des pratiques. Grâce à elle nous accédons à une compréhension poussée du sujet étudié, à travers les explications détaillées obtenues lors du recueil de données (Kohn, L. & Christiaens, W., 2014).

En outre, une approche hypothético-déductive nous a permis de tester sur le terrain les hypothèses émanant principalement de la littérature, afin d’accéder à « l’explication et à la compréhension de faits » (Lavarde, 2008, p.74).

Outils de recueil des données

Afin de mener cette recherche, nous avons opté pour l’entretien individuel semi-directif.

Cette technique consiste à interroger une personne à l’aide de questions ouvertes, définies et ordonnées sur un guide d’entretien souple. Elle laisse la possibilité de rebondir sur les propos de l’interrogé en ajoutant certaines questions, ou de s’adapter au discours de la personne en en modifiant d’autres (Kohn, L. & Christiaens, W., 2014). Permettant d’aborder des notions complexes en les approfondissant et d’obtenir des récits d’expériences afin de mieux comprendre une pratique, l’entretien semi-directif était un outil approprié à cette recherche.

Population cible

Pour croiser différents points de vue au sujet de l’accessibilité des espaces publics de loisirs et obtenir des résultats représentatifs du sujet, nous avons interrogé trois publics différents : 5 ergothérapeutes ayant travaillé dans l’aménagement d’espaces publics de loisirs, 2 urbanistes et 5 usagers d’espaces publics de loisirs en situation de handicap moteur, sensoriel et invisible. Ils sont présentés dans les tableaux 1, 2 et 3.

Ergothérapeutes Date des missions d’urbanisme Type d’aménagements d’espaces publics de loisirs réalisés
E1 Depuis 2016 – Bases nautiques
E2 Depuis 2018

– Aire de jeux

– Événements culturels éphémères

– Parcs et jardins

E3 2013-2015

– Module d’aire de jeux publics

– Espaces publics en général (rames de RER, entrées de bâtiments publics)

E4 Depuis 2009

– Club de tennis

– Jardin communautaire

– Parcours de santé

– Ponton pour bateaux de plaisance et historiques

– Village complet

E5 Depuis 2010

– Zone naturelle

– Terrain de sport

– Complexe aquatique

– Hall des sports

– Espace alpin

Tableau 1. Profils des ergothérapeutes interrogés.

 

Urbanistes Lieu d’exercice Exemples d’aménagements d’espaces publics réalisés
U1 Agence d’urbanisme

– Mise en accessibilité des bâtiments communaux

– Diagnostics d’accessibilité d’ERP

– Station de tramway

U2 Directeur de l’aménagement et des grands projets dans une métropole

– Réalisation de jardins et parcs

– Réaménagement de quartiers existants

– Aménagement de quartiers neufs

– Zone d’activité économique

Tableau 2. Profils des urbanistes interrogés.

 

Usagers Loisirs Situation de handicap
Us 1 Voyages ; Cinéma ; Foot-fauteuil ; voir des matchs de hockey sur glace Trouble développemental du système musculaire, touchant l’ensemble du corps
Us 2 Voyages ; Cinéma ; Baignades ; Torball ; Showdown ; Pétanque adaptée ; Ski ; Associatif Non voyante
Us 3 Voyages ; Hand-fauteuil ; Basket-fauteuil ; Handbike ; Handiski ; Tir à l’arc debout ; Rameur en salle ; Voile Handicap moteur invisible au membre inférieur :
mal-marchant
Us 4 Voyages ; Cinéma ; Activités manuelles chez elle Amputée tibiale unilatérale et maladie dégénérative touchant la motricité
Us 5 Voyages ; Baignades ; Marche Amputé tibial unilatéral

Tableau 3. Profils des usagers interrogés.

 

Les compétences de l’ergothérapeute

Cinq rôles principaux de l’ergothérapeute dans l’urbanisme ont été identifiés grâce aux entretiens. Ces rôles consistent à réaliser des diagnostics d’accessibilité des espaces publics, à déterminer les besoins des personnes en situation de handicap, à préconiser des aménagements et adaptations de l’espace public, à former et sensibiliser les acteurs des projets urbains au handicap et enfin à tenir une posture d’expert et de conseils sur les questions d’accessibilité.

Pour mener leurs missions, les ergothérapeutes interrogés témoignent de compétences différentes et complémentaires à celles de l’urbaniste. En effet, il a été constaté en croisant les entretiens menés auprès des ergothérapeutes et des urbanistes que les compétences spécifiques aux ergothérapeutes répondent aux besoins et difficultés rencontrés par les urbanistes dans la prise en compte des situations de handicap. Cette corrélation est illustrée par le tableau 4, qui cite les entretiens menés.

Besoins et difficultés exprimés par les urbanistes Compétences exprimées par les ergothérapeutes
« Changer notre regard, notre façon de se poser les questions »

« C’est ma façon de réfléchir qui me rend pertinente dans ce domaine. »

« J’avais une spécificité par rapport à l’usage, une lecture très différente des professionnels de l’urbanisme. »

« S’entourer de compétences qu’on n’a pas » « On m’a recruté parce qu’on a reconnu une compétence, et c’est ça, il leur manque l’usage. »
« Ce qui est net, c’est qu’on est un peu démuni en termes de compétence, on ne sait pas trop comment l’aborder [le handicap]. »

« Je pense qu’on peut apporter notre vision du handicap, bien entendu, nous sommes quand même ceux qui sont les plus spécialisés sur le monde du handicap. »

«  La connaissance du handicap, elle est importante parce qu’on fait aussi un travail de sensibilisation auprès de nos collègues. »

« La plus-value d’une intervention d’un ergothérapeute dans le cadre d’un projet urbain, ce serait d’apporter des réponses qui vont au-delà des normes pour adapter l’environnement d’une manière plus universelle. »

« Il y a des choses qu’on peut rajouter à la réglementation pour permettre que le lieu soit accessible à tous, donc c’est en ça qu’ils font appel à un ergothérapeute. »

« Je m’appuie beaucoup sur le modèle du design universel. »

« [L’accessibilité], ce n’est pas le truc le plus glamour, ce n’est pas ça qui fait l’image d’un projet. » « On va dire “c’est laid, l’accessibilité”, alors que quand on conçoit avec les bonnes problématiques… Ce que j’aime bien, c’est travailler au démarrage, quand les choses peuvent être intégrées et qu’on a quelque chose qui ne se voit pas spécialement. »
« On avait fait un travail avec des associations de non-voyants sur les traversées piétonnes… Alors après, ce qui est compliqué, c’est que c’est la voix de certaines associations, qui sont concernées mais qui s’expriment des fois en solution… C’est très intéressant à entendre, après en termes de solutions […] ; je ne suis pas sûr que ce soit toujours la bonne… C’est peut-être la limite du travail avec les associations… » « L’usage, seules les personnes handicapées peuvent le dire. La seule chose, c’est que […], dans les commissions, on se retrouve avec une personne qui dit ce qu’elle peut, ce qu’elle connaît de sa vie, mais qui ne connaît pas la généralité. Moi, j’ai ce regard sur tout ça, plus le regard technique. »

Tableau 4. Corrélation entre les besoins des urbanistes et les compétences des ergothérapeutes.

 

Au-delà de ces compétences complémentaires aux urbanistes, les ergothérapeutes témoignent d’une compétence qui leur est spécifique et qui les démarque alors des urbanistes : la vision centrée sur l’occupation et l’usage. Ils adoptent alors une lecture très différente de l’accessibilité par rapport aux urbanistes.

En effet, un des urbanistes interrogés confie qu’ils ne perçoivent pas toujours le réel intérêt des normes d’accessibilité, ni l’intérêt de surpasser ces normes afin de proposer une mise en accessibilité plus adaptée : « les normes, on les applique sans […] vraiment percevoir la réelle plus-value, […] c’est-à-dire qu’on fait la simple application de normes, et on ne se pose pas, je pense, assez la question […] de ce que ça veut dire » (communication personnelle [entretien U2], 9 avril 2019). Il explique alors que cette incompréhension transforme l’accessibilité en contrainte et rend le travail inintéressant, puisque pouvant ne relever que de l’application stricte des normes : « ce n’est pas très enrichissant […] ; ça devient une contrainte pour tout le monde ».

Ainsi, les urbanistes perçoivent l’accessibilité majoritairement à travers l’application des normes définies suite à la loi du 11 février 2005.

Par ailleurs, les urbanistes interrogés se disent « un peu démunis en termes de compétence » face à la prise en compte des situations de handicap dans leurs projets urbains : « on ne sait pas trop comment l’aborder » (communication personnelle [entretien U2], 9 avril 2019). Ils expliquent ne pas être suffisamment sensibilisés à cette problématique et qu’ils doivent s’y auto-former. En parallèle, la multiplicité des enjeux et des contraintes derrière un projet urbain (esthétiques, environnementaux, biodiversité, usages ou handicap, entre autres) les oblige à hiérarchiser leurs objectifs. Ainsi, du fait de leur méconnaissance des situations de handicap et des contraintes temporelles, l’enjeu autour du handicap « passe très vite à la trappe » et peut n’être pris en compte qu’en dernier.

C’est là qu’intervient l’ergothérapeute.

Ce dernier perçoit plutôt l’accessibilité selon l’engagement des personnes en situation de handicap dans l’occupation permise par le lieu.

En cherchant à favoriser les activités, ce professionnel réfléchit à la congruence entre l’usager en situation de handicap, l’espace public de loisirs et l’usage qui va être fait de cet espace. D’un point vue micro-social, cette analyse leur permet de comprendre les besoins des personnes en situation de handicap et la façon dont ils vont réaliser leurs occupations au sein d’un espace public donné. L’ergothérapeute va ensuite transposer cette réflexion, reposant sur l’individu, à un niveau macro-social, collectif. Cette réflexion populationnelle lui permet de prendre en compte un maximum de situations de handicap afin de rendre les espaces publics accessibles à tous, et de suivre alors les principes du design universel. Évoqué par un des ergothérapeutes, le design universel consiste à rendre un environnement (au même titre qu’un produit ou des services) accessible à tous, afin d’en faciliter l’usage (Design for All Foundation). Le « tous » ne se réfère pas uniquement aux personnes présentant une atteinte motrice, sensorielle ou encore mentale, mais englobe toutes personnes, en situation de handicap ou non. Ainsi, le design universel « promeut la participation de tous dans les activités de la vie courante » (Trouvé, Hercberg et Bréban-Cailleau, 2016, p. 148).

Toute cette réflexion conduit l’ergothérapeute à dépasser l’application stricte des normes d’accessibilité, et à développer ce que les interrogés nomment le « confort d’usage » d’un espace public. Aussi dénommé « qualité d’usage » dans la littérature, ce concept est de plus en plus « connu et reconnu » dans les projets d’aménagements d’espaces publics (Bretaudeau & Pechoux, 2016). Charras le définit comme « l’adéquation entre l’espace bâti et ses occupants », en tenant compte de « l’usage qui est fait » de l’espace par les usagers ainsi que de « leurs besoins et leurs aspirations » (a) et b) 2011, c) 2013). C’est une façon de penser l’environnement qui surpasse « la notion réglementaire de l’accessibilité » et qui correspond « beaucoup plus [aux] besoins réels des populations » (Trouvé, Hercberg, & Bréban-Cailleau, 2016, p.146). B. Bruas écrit ainsi que l’ergothérapeute est « reconnu comme un spécialiste de la qualité d’usage » (Bruas, 2016, p.342).

Le lien entre accessibilité et participation sociale

À travers le discours des usagers en situation de handicap, force est de constater que l’accessibilité con­ditionne la pratique de loisirs. Quatre usagers sur les cinq interrogés témoignent en ce sens. Et même lorsque, pour certains usagers, l’accessibilité n’est pas un critère de choix de lieux de loisirs, les difficultés d’accessibilité d’un lieu ont déjà poussé un des usagers à arrêter une pratique.

D’après les entretiens, tous les usagers interrogés voient en l’accessibilité la possibilité d’être en intera­ction avec l’autre et de partager des moments avec. C’est par ce biais que la notion de participation sociale ressort des discours. En effet les usagers émettent l’« envie de participer comme les autres » (communication personnelle [entretien Us 3], 5 avril 2019) et Us 2 explique qu’ils « se lanceraient peut-être un peu plus facilement » si tous les espaces publics étaient accessibles. Nous retrouvons alors ici l’idée d’un engagement dans l’activité, et donc d’une participation sociale, soumise à l’accessibilité des espaces publics de loisirs.

Toutefois, ce n’est pas parce que l’absence d’accessibilité restreint la participation sociale que la mise en accessibilité l’améliore nécessairement. En effet, un ergothérapeute rappelle que l’accessibilité est un droit et que ce n’est pas parce qu’un espace doit être accessible que les personnes en situation de handicap vont nécessairement s’y rendre. Ainsi, la participation restant soumise à l’engagement volontaire de l’individu dans une occupation, tant que celui-ci ne souhaite pas s’engager, l’accessibilité de l’espace, aussi adaptée soit-elle, n’améliorera pas la participation sociale de la personne.

Il apparaît alors que l’accessibilité des espaces publics améliore surtout la possibilité pour les personnes en situation de handicap de choisir les espaces publics dans lesquels elles vont s’engager. Autrement dit, l’accessibilité permet la capabilité, comme l’évoque un des ergothérapeutes. A. Sen, précurseur de cette notion, la définit comme la possibilité que « l’individu a de choisir la vie qu’il souhaite mener » (Projet BaSES).

En outre, pour que l’accessibilité de l’espace public soit réellement source de capabilités, elle ne doit pas uniquement relever de l’application des normes, mais être pensée au regard du confort d’usage, comme le prônent les ergothérapeutes interrogés. Un usager insiste sur ce point en témoignant : « il faut que [l’environnement] soit vraiment accessible, pas dans le sens des normes ». En effet, il explique qu’il convient de penser « plus large que sur le papier, c’est-à-dire le handicap moteur », et que l’« on ne pense pas à tout le côté psy, moral, et mental » qui peut être impacté par un manque d’accessibilité (communication personnelle [entretien Us 3], 5 avril 2019).

De même, les témoignages recueillis soulignent différents équipements accessibles au sens des normes, mais non fonctionnels dans l’usage, à l’instar de portes respectant les normes d’accessibilité écrites dans la loi, mais non fonctionnelles dans l’usage car trop lourdes à pousser pour une personne en fauteuil roulant.

 

DISCUSSION

Objectivation des données au regard de la littérature

La collaboration urbaniste – ergothérapeute évoquée par les ergothérapeutes interrogés est également retrouvée dans la littérature, notamment dans l’article « Vieillissement et territoires : enjeux pour l’urbaniste en relation avec l’ergothérapeute » de P.-M. Chapon (2016). Toutefois, les urbanistes interrogés ne connaissaient pas le métier d’ergothérapeute. Nous constatons alors que la collaboration, bien que possible au regard de la littérature reste rare en pratique.

Pourtant, elle peut se révéler enrichissante et bénéfique pour les usagers en situation de handicap. En effet, pour l’ergothérapeute intervenant dans l’urbanisme, l’enjeu n’est pas uniquement l’accessibilité à l’espace public, mais la qualité de cet accès et la possibilité de l’utiliser de façon fonctionnelle, confortable, et non dégradée. Ainsi, quatre ergothérapeutes sur les cinq interrogés s’accordent à dire qu’ils ont la compétence de pousser la réflexion au-delà de l’application stricte des normes d’accessibilité. Cette compétence est primordiale puisque, d’après Trouvé, Hercberg et Bréban-Cailleau (2016, p.144), « il est important de préciser […] que si un environnement est accessible au sens de la norme, il n’est pas forcément “adapté” aux besoins d’une personne de façon spécifique ». Pour illustrer cette citation et comprendre l’enjeu de l’intervention d’un ergothérapeute dans la mise en accessibilité des espaces publics de loisirs, nous pouvons nous référer à un exemple concret qui croise les différents entretiens. Us3 pratique le hand-fauteuil. Dans son gymnase, les portes des vestiaires respectent les normes d’accessibilité prévues par la loi, c’est-à-dire notamment que leur largeur permet le passage d’un fauteuil roulant manuel de ville. Or, ces portes n’ont pas bénéficié de réflexion sur l’usage, pourtant revendiquée comme primordiale par les ergothérapeutes, car les concepteurs ne comprennent pas forcément l’intérêt d’aller au-delà des normes prévues (comme l’expliquait un des urbanistes). En réalité ces portes n’étaient pas assez larges pour laisser passer un fauteuil roulant manuel de sport, plus large qu’un fauteuil roulant classique du fait de l’inclinaison des roues. Ces portes pourtant accessibles au sens des normes deviennent alors peu fonctionnelles dans l’usage et obligent les joueurs à de multiples transferts fauteuil de ville/fauteuil de sport pour leurs aller-retours dans les vestiaires.

La réflexion de l’ergothérapeute autour de ce confort d’usage de l’espace public se révèle être justifiée par le code de la construction et de l’habitat. Ce dernier indique que la qualité d’usage est un critère requis par un projet d’aménagement et stipule que « les conditions d’accès des personnes handicapées doivent […] présenter une qualité d’usage équivalente » à « celles des personnes valides » (CCH, article R*111-19-2). Les données récoltées au cours des entretiens se retrouvent donc dans la littérature et cela objective cette place de l’ergothérapeute dans l’urbanisme.

Pour arriver au confort d’usage, les cinq ergothérapeutes revendiquent le principe de l’accessibilité pour tous, soit du design universel. Dans les écrits, il est fait mention que « les ergothérapeutes doivent […] reconnaître ce domaine comme étant […] une voie de développement à laquelle ils peuvent contribuer » (Trouvé, Hercberg et Bréban-Cailleau, 2016, p.149). En appliquant ce principe, les ergothérapeutes interrogés vont là aussi dans le sens de la littérature scientifique.

Réponses aux hypothèses et à la problématique

L’analyse des concepts émergeant des entretiens au regard de la littérature a permis de constater que l’ergothérapeute avait une approche de l’accessibilité différente de l’urbaniste. Tout d’abord, ses compétences pour identifier les besoins des personnes en situation de handicap ou de réaliser des diagnostics d’accessibilité sont en théorie communes aux urbanistes (Office professionnel de qualification des urbanistes, 2006 ; arrêté du 5 juillet 2010 relatif au diplôme d’État d’ergothérapeute, 2010). Toutefois en pratique, les urbanistes peuvent se sentir « démunis » (communication personnelle [entretien U2], 9 avril 2019) face à cette prise en compte des situations de handicap et dans le dialogue avec les usagers. Ainsi, nous constatons que la connaissance et la vision globale des situations de handicap est une compétence que l’ergothérapeute peut apporter à l’urbaniste. Par ailleurs, les capacités de l’ergothérapeute à se centrer sur les occupations des usagers et à envisager le con­fort d’usage d’un espace pour tous lui permettent de pousser la réflexion sur l’accessibilité au-delà des normes.

Avec l’application du design universel, la question du confort d’usage pour les personnes en situation de handicap apparaît comme un principe qui peut différer entre urbanistes et ergothérapeutes. Ces concepts, tendant à être de plus en plus reconnus dans les projets d’urbanisme, peuvent alors être introduits par l’ergothérapeute. La première hypothèse, selon laquelle l’intervention de l’ergothérapeute dans le champ de l’urbanisme s’illustre par l’apport de compétences spécifiques à ces professionnels et donc différentes de l’urbaniste, est ainsi validée.

Concernant la seconde hypothèse, nous avons pu constater que l’accessibilité pouvait aider à la participation sociale des usagers en situation de handicap, car elle favorise non seulement l’accès à l’espace mais surtout leur accès à des activités de groupe. Toutefois, l’accessibilité à laquelle il faut avoir recours pour que la participation à l’activité soit optimale est une accessibilité pensée au-delà des normes et relevant du design universel et du confort d’usage. De plus, l’accessibilité n’améliore pas nécessairement la participation sociale, puisque celle-ci implique la volonté de l’usager de s’engager dans l’espace public de loisirs. Plus justement, l’accessibilité permet la capabilité des usagers, c’est-à-dire qu’elle leur laisse le plus large choix possible dans leur engagement dans les espaces publics de loisirs.

Ainsi, la mise en accessibilité des espaces publics de loisirs améliore la participation sociale sous certaines conditions. L’hypothèse seconde, selon laquelle la mise en accessibilité des espaces publics de loisirs, par l’ergothérapeute en collaboration avec l’urbaniste, améliore la participation sociale des personnes en situation de handicap, est partiellement validée.

Critique de cette recherche

Cette recherche présente ses limites.

Premièrement elle s’est voulue représentative d’une pratique à un instant donné, dans un pays donné. La pratique de l’ergothérapeute dans l’urbanisme au sein de pays étrangers étant possiblement à un stade différent, il serait enrichissant de s’en inspirer. De même, la pratique de l’ergothérapeute dans l’urbanisme étant en plein développement, c’est un écrit qui pourrait être repris et modifié au fil de l’évolution de la pratique.

Deuxièmement, deux urbanistes ont répondu aux entretiens, ce qui ne permet pas forcément d’obtenir un avis représentatif de tous ces professionnels et ce qui limite la généralisation des données recueillies lors des entretiens menés auprès d’eux. Nous n’avons obtenu aucune réponse de plusieurs agences d’urbanisme, et les métropoles ainsi que les services d’urbanisme des mairies n’étaient pas en mesure de nous orienter vers des urbanistes. Cela explique le nombre d’entretiens menés.

Une autre limite concerne les entretiens avec les usagers, car aucune personne en situation de handicap mental n’est représentée. Leur avis sur l’accessibilité aurait été un complément à celui des personnes en situation de handicap moteur ou sensoriel interrogées.

Enfin, la diversité des sources permettant l’objectivation des données au regard de la littérature reste limitée, car il n’y a encore que peu d’écrits sur la place de l’ergothérapeute dans l’urbanisme. De plus, la plupart des articles sur ce sujet ont été rédigés par les ergothérapeutes interrogés lors des entretiens. Pour éviter tout biais de recherche et permettre une réelle objectivation en prenant en compte d’autres sources d’informations, les articles venant des ergothérapeutes interrogés n’ont pas été retenus. Cela limitait alors d’autant plus les sources d’objectivation.

 

CONCLUSION

L’environnement tient une place importante en ergothérapie car il est le support de toute occupation humaine, et notamment des loisirs. Ces activités tiennent une place primordiale en ergothérapie et permettent aux pratiquants d’accéder à de nombreux bénéfices. Toutefois, l’accès aux loisirs pour les personnes en situation de handicap reste souvent conditionné par le manque d’accessibilité des espaces publics, même quatorze ans après la loi du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées. Depuis cette loi et avec l’obligation de mise en accessibilité des espaces publics, l’ergothérapeute investit de plus en plus l’aménagement de l’environnement à l’échelle urbaine. Dans ce domaine, il pourra être amené à rencontrer des urbanistes, avec qui il partage une notion commune : la participation sociale. À travers ses projets, l’ergothérapeute dépasse les normes d’accessibilité afin de permettre le confort d’usage pour tous, en suivant les principes de l’accessibilité universelle. En participant à l’accessibilité des espaces publics de loisirs, il ne va pas nécessairement améliorer la participation sociale des usagers en situation de handicap, mais leur rendra surtout le pouvoir de choisir les lieux dans lesquels ils s’investiront, et évitera que leurs choix de loisirs ne soient conditionnés par l’inaccessibilité des lieux. Toutes ces compétences ergothérapiques analysées divergent des compétences de l’urbaniste, qui ne se sent pas toujours armé dans la prise en compte du handicap. L’ergothérapeute peut alors l’enrichir sur ce plan. À l’inverse, les ergothérapeutes interrogés ont également tous eu besoin de se former en débutant dans l’urbanisme, au niveau des normes et du cadre réglementaire et législatif. L’urbaniste peut alors l’éclairer sur ces points. Ces deux professionnels s’enrichiront ainsi mutuellement sur leur façon de penser l’espace public.

Cependant, après avoir démontré que l’ergothérapeute avait une place primordiale dans l’urbanisme, nous nous demandons pourquoi ce champ d’action n’est encore que peu investi par ce professionnel, qui semble pouvoir trouver sa place dans la promotion de l’accessibilité universelle.

Par ailleurs nous pourrions continuer cette recherche en approfondissant le lien entre l’accessibilité universelle et l’ergothérapie.

 

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Pour référencer cet article

Ménard, L. (2020). L’urbanisme, un nouveau champ d’action de l’ergothérapeute ? ErgOThérapies, 78, p. 69-76.


Article rédigé par :
  • Lucie Ménard

    Ergothérapeute DE
    lucie_menard@sfr.fr

    Parcours
    IFE de Rouen
    Obtention du diplôme en juin 2019
    Ergothérapeute employée par la Direction de la Recherche Clinique et de l’Innovation du CHU de Rouen
    Directeur de mémoire : Claudie Motsch


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